Engrenages · Épisode 15

    Territory Management : la méthode pour segmenter son marché et sortir du plateau

    Ugo Basciano · 1h43 · 12 juin 2024 · Lecture : ~12 min

    Écouter l'épisode

    Pourquoi j'ai choisi ce sujet

    Beaucoup d'équipes commerciales poussent toujours dans la même direction, sur les mêmes profils, avec les mêmes messages. Ça marche jusqu'au moment où ça ne marche plus, sans qu'on sache vraiment pourquoi.

    Ugo Basciano a construit chez Spendesk un système de Territory Management qui permettait à une équipe de 25 BDR (Business Development Representatives, chargés de prospection) de travailler sur 2 500 comptes qualifiés par mois, segmentés, priorisés et enrichis en temps réel. Ce n'est pas de la théorie. C'est ce qu'il a effectivement mis en place sur une des équipes commerciales outbound les plus structurées en France à cette époque.

    Si tu es RevOps (Revenue Operations), Head of Sales ou fondateur en train de sentir que ton équipe commerciale plafonne malgré les efforts, cet épisode est directement pour toi.

    Ce que tu vas retenir de cet épisode

    Le Territory Management n'est pas réservé aux grandes équipes : c'est la condition pour éviter le plateau que toute organisation finit par atteindre en s'attaquant toujours aux mêmes profils avec les mêmes messages.

    Les Customer Success (responsables de la satisfaction et de la rétention clients) sont les véritables détenteurs de la valeur produit. Si tu veux comprendre ce que tu vends vraiment, c'est eux qu'il faut interroger en premier, avant les sales.

    L'intention d'achat comme signal de priorisation peut améliorer de 10 à 20% le taux de conversion contact vers rendez-vous, mais uniquement si les données sont fiables dans le CRM.

    Le ROI (retour sur investissement) d'un Ops ne se prouve pas en temps gagné : il se prouve en revenus générés, en campagnes créées, en opportunités ouvertes que l'organisation n'aurait pas produites sans lui.

    L'invité : Ugo Basciano

    Ugo Basciano est fondateur d'Albus, première formation française dédiée aux Revenue Operations (RevOps). Avant cela, il a passé trois ans chez Spendesk, dont deux en équipe Revenue Operations avec un focus marqué sur la segmentation commerciale et le Territory Management sur les marchés France, UK, Allemagne, Espagne et Canada. Il est passé auparavant par Charp et Side.

    Retrouver Ugo Basciano sur LinkedIn

    Les idées clés de l'épisode

    1. Le Territory Management : segmenter pour éviter le plateau commercial

    Ce que j'ai trouvé le plus utile dans la façon dont Ugo ouvre le sujet, c'est la clarté avec laquelle il identifie le signal qui doit déclencher la réflexion.

    Toute organisation qui grossit avec une cible généraliste finit par atteindre un plateau. Elle adresse toujours les mêmes profils, avec les mêmes messages, et obtient des rendements décroissants sans comprendre pourquoi. Le Territory Management, c'est précisément ce qui permet de sortir de cette logique. L'idée est simple : segmenter son marché en sous-ensembles homogènes, appliquer à chacun des processus distincts en marketing et en sales, et aller beaucoup plus loin dans la compréhension des pain points (problèmes spécifiques) de chaque segment.

    Ugo donne l'exemple de Spendesk, spécialiste de la gestion des dépenses d'entreprise, qui travaillait aussi bien avec des PME classiques qu'avec des producteurs de films soumis aux normes de l'Union européenne sur l'allocation budgétaire. Ce n'est pas le même persona, pas le même vocabulaire, pas la même promesse de valeur. Sans segmentation, toute l'énergie marketing se dilue sur des profils trop hétérogènes pour être adressés avec précision. Ugo recommande de ne pas dépasser trois ou quatre territoires simultanément : au-delà, les équipes marketing et Ops ne peuvent plus suivre le rythme des campagnes spécifiques à chaque territoire.

    2. Construire un territoire : trois critères et dix comptes prioritaires

    Ce n'est pas le sujet le plus spectaculaire de l'épisode. C'est pourtant celui qui conditionne tout le reste.

    Ugo décrit une hiérarchie de critères pour définir un territoire. Le premier critère, c'est l'ICP (Ideal Customer Profile, profil du client idéal) de base, par exemple la taille d'entreprise. Le deuxième critère permet de subdiviser, avec l'industrie ou la géographie selon ce qui crée les plus fortes différences de proposition de valeur. Chez Spendesk, les deux territoires de départ étaient 20 à 50 employés et 50 à 200 employés, avant d'ajouter une couche d'industrie.

    Une fois le territoire défini, Ugo introduit une pratique concrète : identifier les dix comptes prioritaires sur lesquels concentrer les efforts collectifs ce trimestre. Pas cent, pas cinquante. Sur ces dix comptes, l'équipe construit une promesse de valeur spécifique, s'appuie sur les clients existants dans ce territoire comme références, et aligne les campagnes marketing sur ces cibles en priorité. Pour dimensionner un territoire transactionnel (cycles courts, quelques jours à six mois), le minimum raisonnable est de l'ordre de 2 000 à 3 000 comptes pour un an de travail avec deux BDR cadencés à 100 comptes chacun par mois.

    3. Les Customer Success comme source d'intelligence commerciale

    C'est l'idée de l'épisode que j'ai trouvée la plus contre-intuitive, et pourtant la plus immédiatement applicable.

    "Si vous voulez comprendre vraiment la valeur que vous apportez à quelqu'un, ne parlez pas aux sales, allez voir les customers success. C'est eux qui sont détenteurs de la valeur et qui comprennent comment le produit est vraiment utilisé."— Ugo Basciano

    Ce que les CSM (Customer Success Managers, responsables de la satisfaction et de la rétention clients) révèlent, ce sont des détournements de fonctionnalités que personne n'a anticipés, des cas d'usage qui n'apparaissent dans aucun pitch commercial, et un vocabulaire précis que les clients utilisent eux-mêmes pour décrire leurs problèmes. Ugo prenait note de ces termes pour les injecter dans les campagnes marketing, avec un objectif simple : que les messages résonnent exactement dans le cadre mental du prospect.

    La pratique complémentaire, c'est l'écoute des appels de deals perdus. Pas pour savoir qu'un deal a été perdu, mais pour comprendre le vocabulaire réel utilisé par les prospects qui n'ont pas acheté. C'est là que se cachent les objections non formulées, les freins réels, et les angles d'attaque que les sales n'ont pas su employer.

    4. Pipeline à grande échelle : signaux d'intention et automatisation

    Ce point devient critique dès qu'on dépasse une vingtaine de BDR en outbound, et c'est une mécanique que peu d'équipes documentent clairement.

    Chez Spendesk avec 25 BDR travaillant chacun sur 100 comptes par mois, c'est 2 500 comptes mensuels qui devaient être identifiés, qualifiés et envoyés aux commerciaux. Pour prioriser dans ce volume, Ugo et son équipe ont travaillé sur les signaux d'intention d'achat : offres d'emploi en comptabilité ou finance, levées de fonds récentes, croissance d'effectifs détectée, technologie utilisée. Ces signaux remontaient dans Salesforce sous forme d'objet custom (élément personnalisé lié à une fiche compte), visible directement par le commercial comme une alerte de priorisation.

    Le résultat mesuré à l'époque : 10 à 20% d'amélioration sur le taux de conversion entre la prise de contact et la prise de rendez-vous. Ugo nuance ce chiffre aujourd'hui : les mêmes techniques sont maintenant utilisées partout, et les prospects ont appris à les ignorer. La prochaine vague, selon lui, sera dans la qualification dynamique des profils entrants par l'IA, notamment pour adapter en temps réel la page de démonstration au profil ICP détecté.

    5. Prouver le ROI d'un Ops : parler en euros, pas en heures

    La dernière idée de l'épisode est probablement celle que j'aurais aimé entendre formulée aussi directement bien plus tôt.

    "L'impact, c'est pas de gagner du temps. L'impact, c'est gagner de l'argent."— Ugo Basciano

    Ugo pose un diagnostic que je reconnais dans beaucoup d'équipes Ops : elles prouvent leur valeur en pourcentage de temps gagné, en tickets traités plus vite, en processus automatisés. Ce que le CEO comprend, c'est combien d'opportunités supplémentaires ont été créées, combien de campagnes marketing ont pu être lancées parce que l'automatisation avait libéré de la capacité. La traduction est parfois simple : si l'automatisation permet de passer de deux campagnes par territoire à trois, l'impact en revenus potentiels se calcule directement.

    La conséquence pratique est une habitude que peu d'équipes Ops appliquent vraiment : le wrap-up structuré. Chaque projet doit se conclure par un bilan documenté, partagé à toutes les parties prenantes, qui traduit les livrables en impact business mesurable. Ugo recommande d'y consacrer au moins 20% du temps total du projet.

    Les chiffres clés de l'épisode

    IndicateurChiffre
    Entreprises françaises de 10 à 20 employés~120 000
    Entreprises françaises de 20 à 200 employés~120 000
    Comptes minimum pour un territoire transactionnel2 000 à 3 000
    Comptes travaillés par BDR par mois (Spendesk)~100
    Gain sur le taux contact vers rendez-vous avec signaux d'intention10 à 20%
    Délai recommandé entre deux relances d'un même compte~6 mois
    Territoires simultanés recommandés3 à 4
    Première promo Albus8 apprenants, dont 7 via LinkedIn

    Termes à connaître

    Territory Management

    Approche consistant à segmenter son marché adressable en sous-ensembles homogènes par industrie, géographie ou taille d'entreprise, et à y appliquer des processus marketing et commerciaux distincts. Pertinent dès qu'une organisation outbound commence à observer une stagnation de ses taux de conversion sur sa cible généraliste.

    Buying intent (intention d'achat)

    Signal détecté dans des sources externes (offres d'emploi, levées de fonds, technologies utilisées) qui indique qu'un compte est potentiellement en phase d'achat active. Utilisé pour prioriser les comptes dans un volume de pipeline important, il améliore le ciblage sans augmenter le volume de prospection.

    Deals lost

    Écoute des enregistrements d'appels ou visioconférences avec des prospects qui n'ont pas acheté. Permet d'identifier le vocabulaire réel des objections, les freins non formulés et les angles d'attaque que le discours commercial ne couvre pas encore.

    Ce qui fait rater une stratégie de Territory Management

    Lancer le Territory Management avant d'avoir un product-market fit solide sur la cible actuelle

    Définir trop de territoires simultanément, au-delà de la capacité des équipes marketing et Ops à les alimenter

    Identifier les pain points d'un territoire en interrogeant uniquement les sales, sans aller voir les CS ni écouter les deals perdus

    Bâtir un territoire sur des comptes trop peu nombreux et l'épuiser en moins de six mois

    Automatiser des signaux d'intention sans vérifier la fiabilité des données dans le CRM

    Ce que j'en retiens, par Julien Maslard

    Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est la façon dont Ugo ramène constamment une question d'outil ou de process à une question de compréhension terrain. Sa conviction que les Customer Success sont les vrais détenteurs de la valeur produit, pas les sales, est l'une des plus utiles à entendre. La plupart des équipes que j'observe construisent leurs messages à partir de ce que les commerciaux pensent que le produit vaut. C'est presque toujours incomplet. Les CSM voient ce que les clients font vraiment avec le produit, pas ce qu'on leur a dit de faire.

    Le sujet du ROI des Ops m'a particulièrement résonné. J'ai trop souvent observé des profils Ops excellents qui ne savent pas valoriser leur travail parce qu'ils parlent le mauvais langage. Le pourcentage de temps gagné est un indicateur opérationnel. Un CEO pilote sur des revenus. Ce décalage coûte cher, notamment au moment des revues budgétaires, quand il faut défendre un poste qui n'a pas su se rendre visible.

    Ce que je retiens surtout, c'est l'idée du wrap-up structuré comme pratique professionnelle à part entière. La plupart des équipes Ops que je croise finissent leurs projets et passent immédiatement au suivant. Ce travail de documentation et de diffusion, qui devrait représenter 20% du projet, est presque toujours sacrifié. C'est précisément là que la valeur des Ops reste invisible pour les équipes business. Et c'est précisément là que ça coûte le plus cher.

    Checklist : avant de lancer votre stratégie de Territory Management

    Diagnostic préalable

    Mon product-market fit est-il solide sur ma cible actuelle avant de segmenter ?

    Ai-je interrogé des CS et écouté des deals perdus pour comprendre les pain points par segment ?

    Ai-je estimé la taille de chaque territoire pour m'assurer qu'il tient au moins un an ?

    Construction des territoires

    Ai-je défini mes critères de segmentation par ordre de priorité (taille, industrie, géographie) ?

    Ai-je identifié les dix comptes cibles sur lesquels concentrer les efforts ce trimestre ?

    Mon équipe marketing peut-elle réellement alimenter trois à quatre territoires en parallèle ?

    Mesure et visibilité

    Mes signaux d'intention d'achat sont-ils fiables dans le CRM avant d'en faire un critère de priorisation ?

    Mes résultats Ops sont-ils traduits en revenus générés plutôt qu'en temps gagné ?

    Ai-je un plan de wrap-up documenté pour chaque projet Ops livré ?

    Les questions supplémentaires que j'aurais pu poser...

    Pour aller plus loin

    Retrouve l'épisode complet sur Engrenages et suis Ugo Basciano sur LinkedIn.

    À lire sur ce site :

    Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops — Sales Ops, CS Ops, RevOps — qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.