Target Operating Model et RevOps : ce qu'un Ops apprend en changeant d'industrie
Victor Rusé · 1h55 · 19 juin 2024 · Lecture : ~14 min
Écouter l'épisodePourquoi j'ai choisi ce sujet
Le Target Operating Model est un sujet que beaucoup d'équipes Ops contournent. Elles construisent des processus, automatisent des flux, empilent des outils, mais sans avoir formalisé la cible vers laquelle elles travaillent. Le résultat, c'est une accumulation de micro-optimisations qui ne convergent pas.
Victor Rusé a construit des Operating Models dans des contextes radicalement différents : chez Aéroports de Paris (coût, compliance, cycles longs), chez JellySmack (scaling x20 en deux ans dans le média digital), et chez Alma (fintech B2B SaaS avec enjeux de pricing et de compensation). Ce parcours lui donne une capacité rare à distinguer ce qui relève de la méthode universelle et ce qui est spécifique à un contexte.
Si vous êtes RevOps, Head of Ops ou fondateur en train de structurer votre organisation commerciale, cet épisode vous donne un cadre concret pour dessiner votre modèle cible.
Ce que tu vas retenir de cet épisode
Le Target Operating Model n'est pas un livrable figé : c'est une cible vivante qui doit évoluer avec l'organisation. Le dessiner trop tôt ou le figer trop longtemps produit le même résultat : un décalage entre la réalité terrain et ce que les outils implémentent.
Changer d'industrie est le meilleur accélérateur de compétences pour un profil Ops. Ce qui est standard dans un secteur (le forecasting chez JellySmack, le pricing chez Alma) devient un avantage compétitif quand on le transpose ailleurs.
Le pricing est un levier de marge sous-exploité par les équipes Ops. Chez Alma, une augmentation de prix d'environ 10% a produit une amélioration de marge d'environ 15%, parce que le pricing était piloté avec la même rigueur qu'un projet CRM.
La culture d'équipe ne se décrète pas : elle se construit dans les rituels répétés et dans la sécurité psychologique. Les équipes Ops qui changent souvent de direction ont besoin de cette sécurité plus que les autres.
Le ROI d'un Ops se prouve en revenus générés, pas en temps gagné. Si vous ne savez pas traduire vos livrables en impact business mesurable, votre poste sera le premier coupé en période de restriction budgétaire.
L'invité : Victor Rusé
Victor Rusé est un profil Ops atypique. Diplômé d'école de commerce, il a commencé sa carrière chez BNP Paribas en finance de marché, puis a rejoint Aéroports de Paris sur des projets d'optimisation opérationnelle. Il a ensuite piloté le scaling commercial chez JellySmack (média digital, croissance x20 en deux ans), avant de devenir Head of Revenue Operations chez Alma (fintech, paiement fractionné B2B). Il est aujourd'hui consultant indépendant en Revenue Operations.
Retrouver Victor Rusé sur LinkedInLes idées clés de l'épisode
1. Le Target Operating Model : dessiner la cible avant de construire les processus
Victor définit le Target Operating Model (TOM) comme la représentation formalisée de l'organisation cible : quels rôles, quels processus, quels outils, quels flux de données, et surtout quelles interactions entre ces éléments. Ce n'est pas un organigramme. C'est une carte qui montre comment l'information circule du prospect au client, et comment chaque équipe contribue à cette circulation.
Ce qui m'a frappé dans son approche, c'est l'insistance sur le séquençage. Victor recommande de commencer par observer l'existant (shadowing des équipes terrain, écoute des appels, cartographie des outils utilisés) avant de dessiner la cible. Trop d'équipes Ops arrivent avec un modèle préconçu et tentent de l'imposer. Le résultat : des processus techniquement corrects mais que personne n'utilise.
Le TOM doit aussi intégrer une dimension temporelle. Victor distingue trois horizons : le modèle actuel (as-is), le modèle cible à 12 mois (to-be), et les jalons intermédiaires. Sans cette granularité, le TOM reste un document stratégique déconnecté de l'exécution quotidienne.
2. Changer d'industrie : le meilleur accélérateur pour un Ops
C'est probablement l'idée la plus contre-intuitive de l'épisode. Victor a traversé quatre secteurs radicalement différents : la finance de marché, l'aéroportuaire, le média digital et la fintech B2B. À chaque transition, il a transposé des pratiques qui étaient standards dans un secteur mais inexistantes dans le suivant.
"Ce qui est banal dans une industrie peut être révolutionnaire dans une autre. Le forecasting que je faisais chez JellySmack, personne ne le faisait comme ça chez Alma. Et inversement, le pricing structuré que j'ai appris chez Alma, c'est quelque chose que JellySmack n'avait jamais formalisé."— Victor Rusé
Chez JellySmack, le défi était le scaling pur : passer de quelques dizaines de créateurs à plusieurs centaines, avec des cycles de décision très courts et un volume de données considérable. Victor a dû construire des modèles de prévision de revenus basés sur les performances des vidéos, un exercice qui n'existait dans aucun manuel de Sales Ops.
Chez Alma, le contexte était radicalement différent : un produit fintech avec des enjeux de compliance, des cycles de vente plus longs, et une dimension pricing centrale. La transposition des méthodes de forecasting de JellySmack vers Alma a permis de construire un modèle de prédiction de revenus plus robuste que ce que l'équipe utilisait jusque-là.
3. Pricing : le levier de marge que les équipes Ops ignorent
C'est le passage de l'épisode qui m'a le plus marqué. Victor explique comment, chez Alma, il a piloté une stratégie de hausse de prix qui a produit une amélioration de marge d'environ 15% pour une augmentation de prix d'environ 10%.
La méthode repose sur trois étapes. D'abord, modéliser le risque de churn client par client avant de fixer l'amplitude de la hausse. Ensuite, procéder par lots progressifs : un premier lot test pour valider les hypothèses, puis un déploiement progressif. Enfin, suivre le pass-through rate (le pourcentage de la hausse effectivement répercuté par le client sur ses propres clients) chaque semaine pour ajuster si nécessaire.
"Le pricing, c'est le levier le plus puissant et le moins touché dans la plupart des boîtes. Parce que tout le monde a peur de perdre des clients. Mais si tu modélises correctement le risque avant de bouger, tu réalises que la plupart des clients absorbent la hausse sans broncher."— Victor Rusé
Ce qui rend cette approche transposable, c'est qu'elle ne dépend pas du secteur. Toute entreprise B2B SaaS avec un portefeuille clients suffisamment large peut appliquer cette méthode : segmenter les clients par risque de churn, tester sur un lot restreint, mesurer le pass-through rate, et itérer.
4. Compensation plan : aligner les incentives sur la stratégie, pas sur l'historique
Victor aborde un sujet que peu de RevOps osent toucher : la refonte des plans de commissionnement. Son constat est simple : dans la plupart des organisations, le compensation plan est hérité de la phase précédente de croissance. Il récompense des comportements qui étaient pertinents il y a deux ans mais qui ne le sont plus.
Chez Alma, Victor a restructuré le plan de commissionnement pour l'aligner sur les nouveaux objectifs stratégiques. Le principe directeur : récompenser la marge générée plutôt que le volume signé. Ce changement a modifié les comportements commerciaux en quelques semaines, avec une amélioration visible du mix produit vendu.
Victor insiste sur un point souvent négligé : la communication du changement. Un nouveau compensation plan mal communiqué crée plus de dégâts qu'un plan imparfait bien expliqué. Il recommande de présenter le nouveau plan en montrant ce que chaque commercial aurait gagné avec le nouveau système sur les trois derniers mois, pour démontrer que le changement est équitable.
5. Data model CRM : la fondation invisible de tout Operating Model
Le dernier point structurant de l'épisode concerne le data model du CRM. Victor considère que 80% des problèmes opérationnels qu'il rencontre ont leur racine dans un data model mal conçu ou jamais revu depuis la mise en place initiale.
Son approche : repartir des questions business que l'organisation doit pouvoir répondre (quel est mon win rate par segment ? quel est mon cycle de vente moyen par taille de deal ?), puis remonter vers les champs et objets nécessaires dans le CRM. La plupart des équipes font l'inverse : elles partent des champs existants et essaient d'en tirer des insights, ce qui produit des reportings approximatifs.
Victor recommande un audit du data model tous les six mois, avec une question simple : chaque champ obligatoire dans le CRM est-il encore utilisé dans au moins un reporting ou un workflow ? Si non, il faut le supprimer. Un CRM surchargé de champs inutiles dégrade la qualité de saisie des commerciaux et, par conséquent, la fiabilité de toutes les analyses qui en dépendent.
Les chiffres clés de l'épisode
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Croissance JellySmack pendant la période de Victor | x20 en 2 ans |
| Amélioration de marge via hausse de prix (Alma) | ~15% |
| Amplitude de la hausse de prix testée (Alma) | ~10% |
| Fréquence recommandée d'audit du data model CRM | Tous les 6 mois |
| Temps recommandé pour le shadowing en arrivant | 2 à 4 semaines |
| Nombre de secteurs traversés par Victor | 4 (finance, aéroportuaire, média, fintech) |
Termes à connaître
Target Operating Model (TOM)
Représentation formalisée de l'organisation cible : rôles, processus, outils, flux de données et interactions entre équipes. Sert de référence pour piloter la transformation opérationnelle vers un état souhaité, distinct de l'état actuel (as-is).
Pass-through rate
Pourcentage d'une hausse de prix effectivement répercuté par le client sur ses propres clients ou absorbé dans ses marges. Indicateur clé pour piloter une stratégie de pricing sans déclencher de churn massif.
Compensation plan (plan de commissionnement)
Système de rémunération variable des commerciaux, structuré autour d'objectifs quantitatifs (volume, marge, mix produit). Un compensation plan mal aligné sur la stratégie récompense des comportements obsolètes et freine la transformation commerciale.
Shadowing
Pratique d'observation en immersion auprès des équipes terrain (commerciaux, CSM, support). Permet de comprendre les processus réels avant de les formaliser ou de les transformer. Recommandé comme première étape avant tout redesign d'Operating Model.
Data model CRM
Architecture des objets, champs et relations dans le CRM. Détermine la qualité des reportings, la fiabilité du forecasting et l'efficacité des workflows automatisés. Un data model mal conçu est la cause racine de la plupart des problèmes opérationnels.
Ce qui fait rater un Target Operating Model
Dessiner le modèle cible sans avoir observé l'existant (shadowing, écoute terrain, cartographie des outils)
Figer le TOM une fois livré au lieu de le réévaluer tous les six mois
Lancer une hausse de prix sans modéliser le risque de churn client par client
Refondre le compensation plan sans montrer aux commerciaux ce qu'ils auraient gagné avec le nouveau système
Construire le data model CRM à partir des champs existants plutôt qu'à partir des questions business à résoudre
Ignorer la dimension culturelle : imposer des processus sans créer la sécurité psychologique nécessaire à leur adoption
Ce que j'en retiens, par Julien Maslard
Ce qui m'a le plus marqué dans cet échange, c'est la maturité avec laquelle Victor aborde la question du changement d'industrie. La plupart des profils Ops que je rencontre se spécialisent dans un secteur et y restent. Victor fait exactement l'inverse, et c'est ce qui lui donne cette capacité à distinguer ce qui est universel (le séquençage d'un Operating Model, la rigueur du data model) de ce qui est contextuel (les KPI spécifiques, les cycles de vente).
Le passage sur le pricing m'a particulièrement interpellé. C'est un sujet que les équipes Ops laissent souvent aux équipes produit ou finance, alors qu'il a un impact direct sur la marge et donc sur la capacité d'investissement de l'entreprise. La méthode en trois étapes (modélisation du risque, lots progressifs, suivi du pass-through rate) est suffisamment simple pour être appliquée dans n'importe quelle entreprise B2B avec un portefeuille clients de taille suffisante.
Ce que je retiens surtout, c'est l'importance du shadowing comme première étape. Trop d'Ops arrivent avec des convictions fortes et un modèle mental préconçu. Victor montre que les deux à quatre premières semaines d'observation silencieuse sont un investissement qui conditionne tout le reste. C'est contre-intuitif quand on est recruté pour "transformer", mais c'est précisément ce qui permet d'éviter les transformations qui échouent.
Checklist : avant de dessiner votre Target Operating Model
Phase d'observation
Ai-je fait au moins deux semaines de shadowing avec les équipes terrain avant de formaliser quoi que ce soit ?
Ai-je cartographié les outils réellement utilisés (pas ceux déclarés dans le stack officiel) ?
Ai-je identifié les flux de données informels (fichiers Excel, messages Slack, emails) qui contournent le CRM ?
Construction du modèle
Mon TOM distingue-t-il clairement l'état actuel (as-is), la cible à 12 mois (to-be) et les jalons intermédiaires ?
Chaque processus décrit dans le TOM a-t-il un owner identifié et un indicateur de performance associé ?
Mon data model CRM est-il construit à partir des questions business, pas à partir des champs existants ?
Pilotage et mesure
Ai-je prévu un audit du data model tous les six mois ?
Mon compensation plan est-il aligné sur la stratégie actuelle, pas sur celle d'il y a deux ans ?
Mes résultats Ops sont-ils traduits en impact business (revenus, marge) plutôt qu'en indicateurs opérationnels (temps gagné, tickets résolus) ?
Les questions supplémentaires que j'aurais pu poser...
Pour aller plus loin
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À lire sur ce site :
Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops (Sales Ops, CS Ops, RevOps) qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.