Équipe Ops ou Performance : comment structurer la fonction qui fait vraiment tourner la machine
Jean-Baptiste Ronssin · ~12 min · 5 avril 2025
Écouter l'épisodePourquoi j'ai choisi ce sujet
Jean-Baptiste Ronssin a une façon de reprendre les postulats avant d'y répondre. Quand je lui parle du ratio d'OPS (Operations) par sales (commercial), il me corrige immédiatement : ce n'est pas 1 pour 15 sales. C'est 1 pour 15 clients internes. La différence n'est pas anodine, elle dit tout de sa vision du métier. Si tu es RevOps (Revenue Operations), Head of Sales, ou fondateur en train de structurer ta première fonction Revenue Operations, cet épisode t'oblige à reconsidérer des évidences que tu n'avais jamais vraiment questionnées.
Ce que tu vas retenir de cet épisode
Nommer son équipe "Performance" plutôt qu'"Ops" n'est pas un détail sémantique : c'est une déclaration d'intention qui change comment tes collaborateurs comprennent à quoi cette équipe sert, et comment ils l'utilisent.
Le bon ratio n'est pas 1 OPS pour 15 sales. C'est 1 OPS pour 15 clients internes. Les premiers à servir sont ceux du début de funnel.
Le signal pour recruter ton premier RevOps ou Sales Ops n'est pas un seuil de headcount : c'est le moment où ajouter un commercial n'augmente plus les revenus dans la même proportion.
Le ratio run vs build idéal pour une équipe Ops est de 60-40 ou 70-30 en faveur du build. La plupart des équipes sont à l'inverse, et ça coûte de la croissance.
L'invité : Jean-Baptiste Ronssin
Jean-Baptiste Ronssin est fondateur de jb-p.fr et membre du bureau du Business Operation Network (BON), communauté professionnelle de près de 2 000 praticiens Ops en France. Ancien directeur commercial, il a piloté des fonctions OPS chez Lucky (racheté par Airbnb), chez Lifen, et chez Skello en tant que VP Opérations.
Retrouver Jean-Baptiste sur LinkedInLes idées clés de l'épisode
1. Ops ou Performance : pourquoi le nom de l'équipe révèle son ambition réelle
C'est la première chose qui m'a frappé dans cet échange. Jean-Baptiste ne commence pas par parler de méthode. Il commence par parler de sens.
Pour lui, nommer une équipe "Sales Ops", "RevOps" ou "Business Ops" crée par nature un silo. Le nom dit à qui l'équipe appartient, pas ce qu'elle fait. Les managers des autres équipes ne comprennent pas vraiment à quoi cette équipe sert, et l'équipe elle-même finit par limiter son périmètre à ce que son nom autorise. "Équipe Performance" dit immédiatement son objectif. Toutes les équipes se sentent concernées.
"Quand tu dis qu'il y a une équipe performance, tout de suite, tu comprends que ce n'est pas une personne ou une autre où vraiment tu vas attaquer tous les problèmes de la même façon."Jean-Baptiste Ronssin
Ce que Jean-Baptiste décrit, c'est une équipe dont le mandat est horizontal par construction, pas au service du CRO (Chief Revenue Officer, directeur des revenus), mais au service de l'entreprise dans son ensemble.
2. Traiter le collaborateur interne comme un client : une posture qui change tout
Cette idée est revenue plusieurs fois dans l'échange, et je comprends pourquoi Jean-Baptiste y insiste.
La plupart des équipes OPS sont évaluées sur des projets. Elles produisent des outils, des process, des automatisations. Ce qu'elles font moins bien, c'est comprendre si leurs livrables sont réellement utilisés. Jean-Baptiste propose de traiter chaque collaborateur interne comme un client : comprendre ses attentes, mesurer sa satisfaction, rendre un service. Cette posture change la façon d'arriver dans une réunion, de formuler une recommandation, et de mesurer son propre impact.
Être au service d'un client interne ne veut pas dire acquiescer. Il est explicite là-dessus : être au service peut vouloir dire non. La posture de service inclut la capacité à challenger, à refuser ce qui ne sert pas l'organisation, et à défendre un sujet face à des niveaux hiérarchiques élevés. C'est une posture, pas une fonction.
3. Sous quelle direction rattacher l'équipe Performance pour éviter le biais
C'est la question que j'avais envie de poser depuis le début, et la réponse m'a surpris par sa précision.
Jean-Baptiste écarte le rattachement sous le CRO pour une raison structurelle : si l'équipe OPS définit et contrôle les objectifs sous la direction de celui qui les subit, elle se retrouve "jugée partie." Le biais n'est pas toujours conscient. Il opère au moment de fixer ce qu'on peut évaluer. Il mentionne avoir eu trois managers simultanément, CEO, CTO (Chief Technical Officer, directeur technique) et CRO, ce qui rendait la priorisation des projets impossible à coordonner.
Son organisation idéale est une direction Performance rattachée directement au CEO, ou une direction complètement séparée. Le CEO n'est pas teinté par un agenda sectoriel. Il est là pour que l'entreprise fonctionne, ce qui est précisément l'objectif de l'équipe Performance.
4. Quand recruter son premier OPS et combien en avoir
Le ratio de 1 pour 15 est souvent cité. Jean-Baptiste l'utilise, mais il le recadre : c'est 1 pour 15 clients internes, pas 1 pour 15 sales.
Le vrai signal de recrutement. Ce n'est pas un seuil de headcount. C'est le moment où ajouter un commercial n'augmente plus les revenus dans la même proportion. Quand l'organisation "consomme de la performance commerciale" au lieu d'en produire, il faut agir avant que les process s'effondrent.
Comment démarrer sans budget dédié. Un consultant externe pendant un à deux ans peut poser les bases à moindre coût. Autre option : identifier en interne quelqu'un qui a la fibre, souvent un ancien commercial. Mais Jean-Baptiste nomme le risque clairement : un OPS issu du terrain non formé ne résoudra que les problèmes qu'il a lui-même subis, et rien d'autre.
5. Run vs Build : le ratio qui révèle la santé réelle d'une équipe Ops
C'est l'idée la plus opérationnelle de l'épisode, et celle qui me semble la plus difficile à appliquer.
Le run désigne tout ce qui est réactif : tickets, maintenance, demandes entrantes. Le build désigne tout ce qui est proactif : nouveaux process, automatisations, architecture durable. Jean-Baptiste estime que l'idéal est 60 à 70% de build pour 30 à 40% de run. Dans la réalité, la plupart des équipes sont à l'inverse, 30% de build et 70% de run, parce qu'elles ont été recrutées trop tard ou ont absorbé trop vite des responsabilités de maintenance.
Un ratio de run trop élevé a des conséquences directes : les profils s'ennuient, stagnent et partent. Les objectifs ne portent que sur 30% de la capacité réelle de l'équipe. Et l'organisation se prive de la partie du travail OPS qui crée de la valeur durable. C'est un cercle vicieux qui commence presque toujours par un manque de vision moyen terme.
6. Comment évaluer une équipe Ops : build, satisfaction interne et 360°
C'est la question la plus difficile de l'épisode, et Jean-Baptiste est le premier à le reconnaître.
Évaluer sur le build est relativement simple : objectifs de projet par trimestre, mesure de l'utilisation des livrables. Évaluer sur le run est plus complexe, parce qu'une partie du run est nécessaire et invisible, un système de facturation, le respect d'un process légal, et ne génère aucun enthousiasme des équipes qui la subissent.
Jean-Baptiste recommande une évaluation en deux volets : des objectifs de projet sur le build, et une satisfaction interne mesurée en 360° où les collaborateurs OPS sont évalués par leurs managers, leurs pairs, et les équipes clientes avec lesquelles ils travaillent. Sur le commissionnement, il est prudent : il a observé trop de cas où des Ops commissionnés sur la performance commerciale finissaient par faire une partie du travail de leurs équipes clientes, ce qui améliore les chiffres, mais pour de mauvaises raisons.
Les chiffres clés de l'épisode
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Membres du Business Operation Network | ~2 000 membres |
| Années d'existence du BON | 4 ans |
| Ratio OPS recommandé | 1 pour 15 clients internes |
| Ratio run vs build idéal | 60-70% build, 30-40% run |
| Ratio run vs build observé en pratique | ~30% build, 70% run |
Termes à connaître
Run vs Build
Le run désigne les activités réactives d'une équipe Ops : tickets, maintenance, demandes entrantes. Le build désigne les activités proactives : conception de process, automatisations, architecture durable. Un ratio déséquilibré en faveur du run signale un manque de maturité opérationnelle et se traduit directement par une perte d'attractivité pour les profils les plus solides.
Client interne
Concept qui consiste à traiter les collaborateurs comme des clients externes : comprendre leurs attentes, mesurer leur satisfaction, rendre un service. Cette posture change fondamentalement la façon dont une équipe OPS priorise son travail et se positionne dans l'organisation.
Évaluation 360°
Méthode où un collaborateur est évalué par ses managers, ses pairs, et les équipes avec lesquelles il travaille en transversal. Particulièrement adaptée aux profils OPS dont l'impact se distribue sur plusieurs équipes.
Ce qui fait échouer la structuration d'une équipe Ops
Rattacher l'équipe OPS au CRO sans mesurer le biais que ça crée sur la définition des objectifs
Recruter un premier OPS issu des ventes sans le former avant de le laisser toucher aux process
Laisser les Ops devenir des assistants de leurs équipes clientes
Inverser le ratio run/build et maintenir l'équipe en mode réactif permanent
Évaluer l'équipe OPS uniquement sur ses projets, sans mesure de satisfaction interne
Ce que j'en retiens, par Julien Maslard
Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est la façon dont Jean-Baptiste requalifie un problème que beaucoup d'organisations croient avoir résolu en créant une équipe OPS. Avoir une équipe n'est pas une réponse. La question est : à qui elle reporte, pour qui elle travaille vraiment, et comment on mesure son impact. Sans réponse claire à ces trois questions, une équipe OPS bien intentionnée finit en équipe de maintenance, efficace sur le run, invisible sur le build, incapable de prouver sa valeur à des niveaux décisionnels qui ne la comprennent pas vraiment.
La conviction qui m'a le plus travaillé, c'est le lien entre le rattachement hiérarchique et la qualité des objectifs. Jean-Baptiste parle de biais. Je parlerais plutôt d'un problème structurel que j'observe souvent : on confie à une équipe la responsabilité de définir et de contrôler des objectifs qui dépendent directement de la direction qui la pilote. Les objectifs deviennent atteignables par construction, et c'est précisément pour ça qu'ils ne servent à rien.
L'idée du client interne m'a semblé être celle qui est la plus facile à comprendre et la plus difficile à incarner. La plupart des équipes OPS que j'observe pilotent à l'instinct : elles savent qu'elles sont utiles, elles ne peuvent pas le démontrer. C'est un problème de positionnement autant que de méthode notamment sur des profils juniors, et c'est là que ça coûte le plus cher.
Checklist : avant de structurer votre équipe Ops ou Performance
Positionnement et rattachement
Ai-je réfléchi au biais que crée le rattachement hiérarchique de mon équipe OPS sur ses propres objectifs ?
Mon équipe est-elle positionnée comme transversale, ou rattachée à une direction métier ?
Mes collaborateurs comprennent-ils clairement à quoi cette équipe sert ?
Recrutement et ratio
Ai-je identifié le signal réel de recrutement plutôt qu'un seuil de headcount ?
Ai-je évalué l'option consultant avant un premier recrutement à temps plein ?
Mon premier profil OPS a-t-il le temps et les ressources pour se former ?
Run, Build et évaluation
Ai-je mesuré le ratio actuel run vs build de mon équipe ?
Ai-je un dispositif de satisfaction interne pour évaluer l'impact de l'équipe ?
Mon équipe est-elle évaluée en 360° par les équipes avec qui elle travaille ?
Les questions que j'aurais aimé poser...
Pour aller plus loin
Retrouve l'épisode complet sur Engrenages et suis Jean-Baptiste Ronssin sur LinkedIn ou via jb-p.fr.
À lire sur ce site :
Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops — Sales Ops, CS Ops, RevOps — qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.