Engrenages · Épisode 29

    Le RevOps face à Salesforce et à la brique CPQ

    Franck Berthelot · 1h39 · 8 juillet 2026 · Lecture : ~12 min

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    Pourquoi j'ai choisi ce sujet

    Je viens du monde HubSpot. Chez moi, un outil se prend en main, on ouvre les workflows, on branche deux briques et ça tourne. Quand on me parle de Salesforce, j'entends toujours la même chose, il faut une équipe derrière, des admins, des développeurs, un intégrateur, presque une armée. Je n'avais jamais vécu cet environnement de l'intérieur. Alors quand Franck a répondu présent pour ce dernier épisode de la saison, j'ai vu l'occasion de me faire défricher le terrain par quelqu'un qui vit dedans depuis 2018.

    Ce qui m'intéressait vraiment, ce n'est pas la technique pour la technique. C'est de comprendre où se place le RevOps (Revenue Operations) quand une entreprise décide d'industrialiser son cycle de vente, et pourquoi la brique CPQ (Configure Price Quote) touche bien plus que les commerciaux. Franck le dit clairement, un projet de ce type, ce n'est pas trois semaines de paramétrage, c'est une boîte de Pandore qui rouvre des questions dans tous les métiers. Si tu veux le cadre plus large, je détaille ma vision du métier sur ma page Revenue Operations.

    Ce que tu vas retenir de cet épisode

    Un projet CPQ n'est jamais qu'un chantier commercial, il touche la finance, l'ADV (administration des ventes), le Customer Success et la facturation, du premier devis jusqu'à l'encaissement.

    Le vrai frein d'un projet Salesforce n'est presque jamais technique. C'est la maturité de l'entreprise et l'alignement humain entre les équipes.

    Le RevOps qui compte aujourd'hui n'est pas un expert d'outil, c'est un profil hybride qui met les mains dans le système et garde une vue de bout en bout.

    Sur Salesforce, le code représente moins de 10 % d'une org bien construite. L'essentiel se fait en no code, mais ce no code se conçoit, il ne s'improvise pas.

    L'invité : Franck Berthelot

    Franck Berthelot évolue dans l'écosystème Salesforce depuis 2018. Diplômé d'une école de commerce, il démarre côté business, e-commerce manager chez Yves Rocher, puis finance de marché au Crédit agricole, avant de basculer sur des missions d'AMOA (assistance à la maîtrise d'ouvrage) en 2017. Son entrée dans Salesforce se fait par la porte du CPQ, l'ancien Steelbrick racheté par l'éditeur, d'abord en cabinet puis comme architecte solution et référent quote to cash (du devis à l'encaissement). Il rejoint ensuite Aircall où il passe quatre ans, deux ans de projet CPQ suivis de deux ans de rollout continu. Il accompagne au fil de sa carrière des entreprises comme Thales, Dataiku ou Mail in Black. Début 2025, il fonde Darix avec son associé, un cabinet Salesforce qui revendique une approche métier plus qu'une pure intégration d'outil.

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    Les idées clés de l'épisode

    1. Un CPQ n'est pas un projet commercial, c'est un projet d'entreprise

    La première erreur que Franck voit revenir, c'est la boîte qui arrive en disant on a déjà tout spécifié, il n'y a plus qu'à implémenter. Il n'a jamais pris un projet comme ça. Parce que installer un CPQ, ce n'est pas paramétrer un catalogue et trois prix. C'est rouvrir la base client, le catalogue produit, le pricing, la connexion aux autres systèmes, et donc arbitrer entre des équipes qui ne voulaient pas forcément se parler.

    Salesforce n'est pas qu'un CRM (Customer Relationship Management), c'est une plateforme connectée à tout le parc informatique, souvent propriétaire de la base de données client. Ajouter le CPQ, c'est lui donner aussi le catalogue et le pricing, donc déclencher une négociation avec la finance. Le devis devient le cœur du réacteur, y compris pour le Customer Success qui gère le churn, le renouvellement et l'upsell.

    "Tu touches à toute la chaîne de métier dans l'entreprise qui est impliquée dans le business."

    — Franck Berthelot

    C'est le même constat que celui de Raphaël Brousse sur le quote to cash comme porte d'entrée business.

    2. Le vrai frein n'est jamais technique, c'est la maturité et l'humain

    Un projet vendu six semaines qui en dure six mois, Franck l'a vu souvent. Pas à cause de l'intégrateur, mais parce que l'entreprise sous-estime le chantier. On croit avoir trois produits et un pricing simple, on ouvre la boîte de Pandore et on perd un temps fou à aligner tous les métiers.

    Le go de la finance qui ne vient pas, les commerciaux qui refusent qu'on automatise leurs remises, l'ADV qui voit son rôle changer, la friction est humaine avant d'être systémique. Un commercial habitué à faire ses remises à l'œil vit mal l'arrivée d'une validation N+1 et d'une marge soudain visible par le leadership.

    "Le système, c'est le résultat de l'alignement."

    — Franck Berthelot

    Sa réponse, un audit court, trois à six semaines, pas six mois, et une responsabilisation en interne par périmètre. Le projet n'avance que si chaque équipe accepte de porter sa part.

    3. Le bon RevOps est un profil hybride, pas un expert d'outil

    C'est le point qui a le plus résonné avec la saison 3, où j'ai reçu beaucoup de VP Ops. Pour Franck, le RevOps qui va briller n'est pas celui qui connaît le mieux un outil. C'est celui qui met les mains dans la machine, comprend comment elle tourne, et garde une vue end to end plutôt que de rester dans son silo marketing ou sales.

    "Un bon RevOps, c'est quelqu'un qui met les mains dedans et qui comprend comment ça tourne dans la machine."

    — Franck Berthelot

    Chez Aircall, l'équipe s'appelait Business System, à côté du RevOps. Franck estime que la frontière entre les deux s'efface, un RevOps sans vernis système est vite perdu, et une équipe système sans connaissance métier se fait challenger, y compris par l'IA.

    4. Sur Salesforce, le code est l'exception, pas la règle

    Voilà ce que je voulais entendre, moi qui viens de HubSpot. Franck le confirme, dans les orgs qu'il accompagne, le code en surcouche dépasse rarement 10 %. La plateforme est massivement no code. Mais ce no code est tellement poussé qu'il faut être formé pour choisir la bonne solution parmi toutes les possibles.

    Le développeur intervient surtout quand il faut connecter Salesforce à un système externe via une API (Application Programming Interface), ou gérer du volume, renouveler 500 ou 600 contrats à la main un 30 juin, ça finit par demander du code. Pour le reste, un admin qui comprend le métier et sait phaser sa livraison suffit souvent.

    5. Salesforce est une plateforme, HubSpot est un CRM

    La comparaison n'est pas lequel est le meilleur mais lequel est le plus adapté. HubSpot reste une logique de CRM, quelques objets, une prise en main directe. Salesforce se vend comme une plateforme et l'est vraiment, 50, 60, 100 objets, toute la donnée, les fichiers, les emails de l'entreprise.

    "Salesforce se vend comme une plateforme et c'est ce qu'il est, in fine."

    — Franck Berthelot

    Ajouter un CPQ, c'est ramener une quarantaine de tables supplémentaires, rien que pour structurer catalogue, pricing et documents. Pour Franck, au-dessus de 10 à 15 millions d'ARR (Annual Recurring Revenue) dans une boîte SaaS, on a besoin de ce type d'outil robuste. En dessous, HubSpot fait souvent très bien le travail.

    6. Le facteur humain, la plus belle histoire d'un projet quote to cash

    Franck clôture sur deux cas réels. Chez Aircall, l'automatisation de toute la chaîne de facturation aurait pu vider un poste d'ADV de son sens. Au lieu de ça, il a formé la personne du billing au CPQ. Ramp-up très rapide, et aujourd'hui elle est dans l'équipe produit qui gère pricing et catalogue.

    Chez Mail in Black, la refonte lead to cash a commencé par une redéfinition des rôles pendant l'audit, avant même de toucher au système. Un profil venu du produit pilote désormais l'ensemble et a acquis une vue de bout en bout hyper valorisante sur le marché. Le message de Franck aux dirigeants, identifier tôt les profils déjà dans le budget, les embarquer dans le projet, les rendre autonomes. L'externe doit se comporter comme un membre de l'équipe, pas comme une ligne de coût.

    Les chiffres clés de l'épisode

    IndicateurChiffre
    Durée du projet Aircall vs estimation initiale2 ans pour 3 mois prévus
    Seuil d'ARR SaaS justifiant un outil type Salesforce10 à 15 millions
    Panier moyen d'un projet quote to cash SaaS200 000 à 250 000 euros

    Termes à connaître

    CPQ (Configure Price Quote)

    La brique qui gère la configuration du catalogue produit, les règles de prix et de remise, puis la génération du devis envoyé au client. Née chez Salesforce du rachat de Steelbrick, elle est devenue une fonction à part entière du cycle de vente.

    Quote to cash (du devis à l'encaissement)

    La chaîne complète qui va de la construction du devis jusqu'à la facturation automatisée, en passant par la commande et l'abonnement. Souvent appelée aussi lead to cash. Elle traverse commercial, finance, ADV et Customer Success.

    ETL (Extract Transform Load)

    Un middleware, un pont entre deux systèmes qui extrait la donnée, la transforme pour qu'elle soit lisible par l'outil cible, puis la charge. Par exemple pour connecter Salesforce à un ERP quand il n'existe pas de connecteur natif.

    Ce qui fait rater un projet CPQ ou quote to cash

    Croire qu'il n'y a plus qu'à implémenter. Sauter la phase de design et de challenge du besoin, c'est se garantir un projet qui glisse de six semaines à six mois.

    Sous-estimer la dimension humaine. Oublier que les commerciaux, la finance et l'ADV vont freiner tant qu'ils ne sont pas alignés, et prendre la réticence au changement pour un détail.

    Ne pas responsabiliser en interne. Vouloir que l'intégrateur porte tout, sans référent métier ni équipe système qui s'imprègne du projet et le maintient après le go live.

    Empiler les briques sans documenter. Recréer un moteur d'abonnement custom, dériver vers de la dette technique, et laisser tout le savoir dans la tête d'une seule personne.

    Complexifier le reporting d'ARR. Multiplier les catégories dans le CRM au lieu de rationaliser et de laisser le granulaire à l'outil de BI (Business Intelligence).

    Ce que j'en retiens, par Julien Maslard

    Je suis arrivé dans cet épisode avec un a priori, Salesforce, c'est lourd, c'est une usine à gaz qui réclame une armée. J'en ressors avec une image plus juste. La lourdeur n'est pas dans l'outil, elle est dans ce que l'outil révèle. Un CPQ ne fait que rendre visible la complexité qui était déjà là, éparpillée dans des fichiers Excel et des process silotés. Le paramétrage est la partie facile. Le vrai travail, c'est de faire tenir tout le monde dans la même direction.

    Ce qui m'a marqué, c'est la constance du fil rouge de la saison. Franck rejoint Marie, Raphaël, les VP Ops que j'ai reçus, le profil qui compte n'est pas l'expert technique enfermé dans son sujet, c'est celui qui sait parler au métier comme au système et reprendre de la hauteur. Franck l'appelle l'orchestration. Moi j'y vois exactement l'engrenage qui donne son nom au podcast. Un grain de sable quelque part, et c'est le bout de chaîne qui casse.

    Et puis il y a sa conclusion sur le facteur humain, que je garde. Automatiser une chaîne de facturation, ce n'est pas forcément supprimer des postes. Les personnes qu'il a formées ont vu leur métier s'ouvrir, pas disparaître. C'est peut-être ça, la vraie mesure d'un bon projet quote to cash, pas le nombre d'objets Salesforce configurés, mais le nombre de personnes qu'il a fait grandir.

    Checklist

    Avant de lancer un projet CPQ

    Cadrer un audit court, trois à six semaines, sur les process et le système, pas un chantier de six mois.

    Cartographier tous les métiers impactés, finance, ADV, Customer Success, marketing, pas seulement les commerciaux.

    Vérifier la maturité de l'entreprise et faire nommer un référent interne par périmètre.

    Pendant l'implémentation

    Phaser la livraison feature par feature plutôt que tout livrer d'un coup.

    Rester en no code par défaut, ne sortir le code que pour les intégrations externes et les gros volumes.

    Documenter au fil de l'eau, guide utilisateur et FAQ admin, sans attendre un go live qui la dépriorisera.

    Pour réussir la conduite du changement

    Identifier tôt les profils déjà dans le budget à faire monter en compétence.

    Traiter l'externe comme un membre de l'équipe, pas comme une ligne de coût.

    Rationaliser les catégories de reporting d'ARR pour garder un modèle simple.

    Les questions supplémentaires que j'aurais pu poser...

    Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops, Sales Ops, CS Ops, RevOps, qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.