Engrenages · Épisode 20

    RecOps : le métier qui transforme le recrutement en machine de performance

    Dorian Liégeois · 1h27 · 17 juillet 2024 · Lecture : ~12 min

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    Pourquoi j'ai choisi ce sujet

    La plupart des organisations mesurent deux KPI (indicateurs clés de performance) dans leur recrutement : le time to hire et le time to fill. Deux indicateurs. Sans taux de conversion par étape, sans coût d'acquisition, sans logique de rétention sur la base candidats.

    C'est ce que Dorian m'a dit dès les premières minutes, et c'est ce qui m'a convaincu de lui consacrer cet épisode. Il existe un métier qui fait pour le recrutement ce que les Sales Ops font pour la vente. Il s'appelle RecOps. Si vous êtes RevOps, Head of Sales ou fondateur qui peine à pourvoir des postes rapidement sans perdre des candidats en chemin, cet épisode est directement pour vous.

    Ce que tu vas retenir de cet épisode

    Le RecOps n'est pas un recruteur. C'est l'architecte du back-end du recrutement : il construit la machine pour que le TAM (Talent Acquisition Manager, recruteur externalisé) puisse délivrer plus vite.

    Deux indicateurs ne suffisent pas à piloter un process de recrutement. Ce sont les taux de conversion à chaque étape et les coûts d'acquisition qui révèlent les vrais goulots d'étranglement.

    La première étape d'un message d'approche candidat n'est pas de pitcher la boîte. C'est de créer de la curiosité, et l'engagement vient ensuite.

    La base candidats existante dans un ATS (Applicant Tracking System, outil de suivi des candidatures) est un levier d'acquisition chroniquement sous-utilisé. Relancer une campagne sans l'explorer d'abord augmente inutilement les coûts.

    L'invité : Dorian Liégeois

    Dorian Liégeois est Talent Acquisition et RecOps Expert chez In Residence, au sein du WEFY Group. Après avoir co-fondé Seekle, un logiciel SaaS dans le recrutement programmatique, puis lancé un projet d'application en Roumanie, il a développé une activité de prestation d'automatisation LinkedIn pour les ESN (Entreprises de Services du Numérique) avant de rejoindre In Residence. Il est également co-fondateur du RecOps Club, communauté Slack dédiée au métier.

    Retrouver Dorian Liégeois sur LinkedIn

    Les idées clés de l'épisode

    1. TAM et RecOps : front-end et back-end d'un même process

    Ce qui m'a frappé dès le début de cet échange, c'est la précision avec laquelle Dorian distingue deux rôles que beaucoup d'organisations confondent ou font porter par une seule personne.

    Le TAM opère en front-end : il chasse les candidats, réalise les screening calls (premiers entretiens de qualification), maintient le lien avec le candidat tout au long du process et coordonne les étapes avec le hiring manager (responsable du recrutement). Son objectif est le delivery, c'est-à-dire le nombre de postes pourvus dans les délais impartis.

    Le RecOps opère en back-end. Il n'est pas dans le recrutement. Il est derrière. Son rôle est d'identifier les goulots d'étranglement dans le process, d'implémenter et de connecter les bons outils, de former les hiring managers à leur rôle dans le funnel (entonnoir de recrutement) et d'analyser la data produite à chaque étape. Cette séparation des rôles permet à chaque profil de se concentrer sur sa zone de création de valeur.

    2. Les trois funnels du recrutement : acquisition, conversion, rétention

    "Le process idéal, c'est d'avoir un focus sur le funnel. Acquisition, conversion, rétention. Et que l'ensemble, finalement, soit fluidifié par les outils qui vont être connectés. Pour moi, c'est le process idéal."

    — Dorian Liégeois

    Ce cadre en trois funnels est la structure de base que Dorian utilise pour auditer et reconstruire un process de recrutement chez ses clients.

    Le funnel d'acquisition concerne tout ce qui précède l'entrée du candidat dans l'ATS : le sourcing sur LinkedIn, les outils de scraping, les messages d'approche et les relances. La conversion couvre ce qui se passe dans l'ATS : mails automatisés à chaque étape, formation des hiring managers via scorecard (grille d'évaluation standardisée), fluidité entre le TAM et le manager. La rétention, enfin, porte sur la base candidats déjà constituée, comment elle est classifiée, comment on la réactive pour de futurs postes, et comment on mesure le NPS (Net Promoter Score, indicateur de satisfaction) des candidats à chaque point d'arrêt.

    3. Copywriting d'approche : créer la curiosité avant de pitcher

    C'est l'idée la plus directement opérationnelle de l'épisode, y compris pour des équipes sans RecOps dédié.

    Dorian n'individualise pas ses messages d'approche. Il automatise, mais avec une logique précise. Le premier objectif d'un message n'est pas de présenter le poste ni de décrire la boîte : c'est de créer de la curiosité. Une formulation qu'il cite comme efficace reste délibérément vague sur ce qui a été remarqué dans le profil du candidat. L'idée est de déclencher une réaction simple : qu'est-ce qu'il a vu ? Cette envie d'en savoir plus est suffisante pour déclencher une réponse.

    La phase suivante est celle de l'engagement : raconter le why de l'entreprise, projeter le candidat dans un univers. Sur les relances, Dorian recommande un à deux messages maximum, avec un ton délibérément léger et sans pression de temps. Il mentionne des taux de réponse de 70 à 80% sur des profils marketing et communication, et de 50 à 55% sur des profils développeurs, avec ce type d'approche couplé à un bon copywriting.

    4. Le vrai problème des KPI recrutement : le delivery masque les pertes

    Ce point m'a semblé être le plus coûteux à ignorer, et je l'ai vu confirmé dans des contextes très différents du recrutement.

    Dorian observe que la majorité des organisations ne pilotent leur recrutement qu'avec le time to hire et le time to fill. Ces deux métriques mesurent la vitesse de delivery. Elles ne disent rien sur où se perdent les candidats ni sur ce que chaque étape coûte réellement. Elles ne montrent pas le taux de conversion du formulaire de candidature, ni ce que représente en coût d'acquisition chaque poste finalement pourvu. Voir aussi notre référentiel pilotage de la performance commerciale.

    "Coût d'acquisition, on vous réduit les coûts d'acquisition et on vous augmente les taux de conversion avec du qualitatif. Pour moi, c'est vraiment les deux choses qu'il faut retenir sur le RecOps."

    — Dorian Liégeois

    Son diagnostic commence systématiquement par un audit de l'organisation : qui décide quoi, qui intervient à quelle étape, quelles données sont disponibles. Il croise ensuite ses observations avec des benchmarks marché, notamment via Figures, un outil qui permet d'accéder à des données de référence sur les salaires et les coûts d'acquisition par profil.

    5. La rétention candidats : un levier d'acquisition sous-exploité

    Je connaissais cette logique du côté commercial. Je ne l'avais jamais entendue appliquée aussi explicitement au recrutement.

    Dorian observe que la plupart des équipes ouvrent un nouveau recrutement en repartant de zéro : nouvelle campagne d'acquisition, nouveaux messages, nouveau pipeline. Sans interroger leur ATS d'abord. Ce réflexe augmente les coûts d'acquisition sans nécessité. La base existante contient des profils déjà évalués, parfois plus solides qu'au moment de leur premier échange : deux ans d'expérience supplémentaire peuvent rendre un candidat précisément adapté à un poste qui ne lui correspondait pas alors.

    Exploiter ce levier demande une base bien classifiée, avec un scoring candidat dans l'ATS et des outils de CRM recruteur (comme HireSweet ou Jarvi) capables de déclencher des relances automatisées sur des signaux d'activité LinkedIn. Dorian note que ces solutions sont récentes et que leur maturité s'est fortement accélérée sur les deux dernières années.

    6. La scorecard comme outil de protection de la marque employeur

    C'est l'angle le moins attendu de l'épisode, et celui qui m'a semblé le plus utile pour convaincre un dirigeant d'investir dans un RecOps.

    La scorecard est une grille de questions identiques pour tous les candidats d'un même poste. Son bénéfice immédiat est de réduire les biais dans l'évaluation. Dorian soulève un effet secondaire que peu d'équipes anticipent : deux candidats au même poste qui ont vécu des entretiens très différents peuvent se retrouver à comparer leurs expériences sur Glassdoor ou sur LinkedIn. Si l'écart est significatif, la marque employeur en prend un coup. Pour les entreprises grand public, ce peut être la marque commerciale elle-même qui est exposée, et derrière elle, le chiffre d'affaires. Un process RecOps bien structuré protège à la fois l'expérience candidat et la réputation de l'entreprise.

    Les chiffres clés de l'épisode

    IndicateurChiffre
    Time to hire de Dorian sur des profils dev20 à 25 jours
    Time to hire moyen marché sur des profils devEnviron 45 jours
    Taux de réponse LinkedIn, profils marketing et comms70 à 80%
    Taux de réponse LinkedIn, profils dev50 à 55%
    Relances recommandées par candidat1 à 2 maximum

    Termes à connaître

    Scorecard

    Grille d'évaluation structurée utilisée à chaque entretien, avec les mêmes questions pour tous les candidats d'un même poste. Elle réduit les biais individuels des intervieweurs et homogénéise l'expérience candidat. C'est l'un des outils les plus simples à déployer pour structurer le process d'entretien côté hiring manager.

    CRM recruteur

    Outil distinct de l'ATS, conçu pour gérer les workflows de contact avec les candidats : séquences de messages, relances automatisées, suivi de l'engagement. Des solutions comme HireSweet ou Jarvi occupent ce positionnement. Leur émergence récente comble le retard des outils de recrutement sur les outils Sales.

    Recrutement programmatique

    Diffusion automatisée de publicités en ligne vers des offres d'emploi, ciblée par données sociodémographiques sur les réseaux sociaux et Google. L'objectif est de maximiser la visibilité des offres auprès des bons profils sans qu'ils aient à aller chercher l'offre eux-mêmes.

    Ce qui fait rater un process de recrutement

    Piloter uniquement sur le time to hire et le time to fill sans mesurer les taux de conversion par étape

    Lancer une nouvelle acquisition sans chercher dans la base ATS existante

    Laisser chaque hiring manager conduire ses entretiens sans scorecard commune

    Confier les missions RecOps à un profil sans formation aux process et aux outils

    Ne pas former les hiring managers à leur rôle dans le funnel de conversion

    Ce que j'en retiens, par Julien Maslard

    Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est la façon dont Dorian déplace la question du recrutement du delivery vers le process. La plupart des organisations que j'observe pilotent leur recrutement comme elles pilotaient leur pipe de vente avant d'avoir un Sales Ops : à l'instinct, avec deux ou trois indicateurs de volume, sans jamais regarder où se perdent les candidats ni ce que chaque étape coûte réellement.

    Ce qu'il décrit, c'est un métier qui doit simultanément évangéliser son existence et démontrer sa valeur dans des organisations qui ne savent pas encore ce qu'elles ne mesurent pas. C'est un problème structurel que je reconnais dans beaucoup de premières missions Ops : on arrive dans une organisation qui pense piloter par les chiffres, et on réalise que les chiffres disponibles sont insuffisants pour décider quoi que ce soit.

    Ce que je retiens surtout, c'est la logique de rétention candidats. Elle est évidente une fois qu'on l'entend. Des commerciaux qui relancent leur base de prospects tous les trimestres, c'est une pratique standard. Des recruteurs qui réactivent leur ATS avant de relancer une campagne, c'est une exception. L'idée que les profils mûrissent et peuvent devenir pertinents deux ans plus tard pour un poste qui ne leur correspondait pas alors, c'est une conviction opérationnelle que peu d'équipes appliquent avec rigueur. C'est précisément là que l'instinct reprend la main sur les chiffres, et que ça coûte le plus cher.

    Checklist : avant de structurer votre process RecOps

    Diagnostic et mesure

    Ai-je tous mes taux de conversion par étape du funnel de recrutement ?

    Ai-je calculé mon coût d'acquisition par profil recruté ?

    Ai-je audité qui fait quoi à chaque étape du process actuel ?

    Acquisition et conversion

    Ma base ATS est-elle classifiée avec un scoring candidat utilisable ?

    Mes hiring managers ont-ils été formés à leur rôle dans le funnel ?

    Mes TAM utilisent-ils une scorecard identique pour tous les candidats d'un même poste ?

    Rétention et outils

    Est-ce que je cherche dans ma base ATS avant de lancer une nouvelle acquisition ?

    Ai-je un outil de CRM recruteur pour automatiser les relances sur ma base existante ?

    Mes outils de recrutement sont-ils connectés pour éviter la perte de donnée ?

    Les questions supplémentaires que j'aurais pu poser...

    Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops, Sales Ops, CS Ops, RevOps, qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.