Product Ops : mesurer la maintenance pour libérer la roadmap
Morane Shemtov · 2h04 · 5 juin 2024 · Lecture : ~12 min
Écouter l'épisodePourquoi j'ai choisi ce sujet
Le Product Ops est le métier Ops que je n'avais pas encore abordé dans ce podcast. Et quand j'ai cherché quelqu'un capable d'en parler avec précision plutôt qu'en généralités, Morane Shemtov s'est imposée.
Deux ans en Product Ops chez Payfit, sur des sujets que très peu d'équipes savent même formuler clairement : mesurer le poids réel de la maintenance dans une équipe de product builders, qualifier les tickets qui remontent du support, structurer une feedback loop pour relier les signaux terrain à la roadmap. Ce n'est pas de la théorie.
Si tu es RevOps, Head of Product, ou fondateur qui se demande pourquoi tes équipes techniques croulent sous les tickets sans avancer sur leur roadmap, cet épisode est directement pour toi.
Ce que tu vas retenir de cet épisode
Le Product Ops n'est pas un profil technique qui configure des outils. C'est la personne qui détecte les signaux faibles entre les équipes et construit les ponts que personne d'autre ne pense à construire.
Une équipe de product builders qui passe trop de temps en maintenance sans le mesurer est une équipe qui souffre sans pouvoir le prouver. Le time tracking est la première donnée à poser, avant toute solution.
Qualifier un ticket avant qu'il remonte à l'équipe produit n'est pas un problème technique : c'est un problème d'éducation, de standardisation et de patience managériale.
La feedback loop entre les équipes business et produit ne se construit pas avec un outil. Elle se construit avec une arborescence produit claire, partagée, et suffisamment stable pour que tout le monde parle le même langage.
L'invitée : Morane Shemtov
Morane Shemtov est diplômée d'un master Finance de Paris Dauphine (2018). Après des stages en banque chez BNP et HSBC, elle rejoint Payfit où elle évolue pendant quatre ans : CS Ops (Customer Success Operations), Sales Ops sur la migration Salesforce, puis Product Ops pendant deux ans. Elle quitte Payfit en décembre 2022 et travaille comme Chief of Staff et Ops chez Riverse, une startup spécialisée dans la certification de crédits carbone volontaires.
Retrouver Morane Shemtov sur LinkedInLes idées clés de l'épisode
1. Le Product Ops : le liant entre des équipes qui n'ont aucune raison naturelle de se parler
Ce qui m'a frappé dès le début de l'échange, c'est la façon dont Morane pose le rôle avant de parler de méthode.
Pour elle, le Product Ops est la personne qui fait exister un pont entre les équipes business (sales, CS) et les équipes produit et tech. Ce pont ne se crée pas naturellement. Il exige quelqu'un qui comprend le langage des uns et des autres, qui sait aller chercher les signaux faibles sur le terrain, et qui traduit ce qu'il y trouve en solutions applicables par tous.
Chez Payfit, ce rôle se déclinait dans un contexte particulier : une équipe de product builders, profils hybrides combinant les responsabilités de PM (Product Manager, chef de produit), designer et développeur via un langage low-code interne appelé Jetlang, dédiée à l'implémentation des règles de paye française. Quinze product builders à l'arrivée de Morane, une quarantaine au départ.
2. La maintenance non mesurée : la bombe à retardement silencieuse
C'est le premier chantier sur lequel Inès, sa manager, l'a positionnée dès son arrivée. Et c'est celui qui m'a semblé le plus sous-estimé dans les organisations que je connais.
Dans les équipes de développement, la règle est généralement de consacrer environ 20% du temps à la maintenance contre 80% à la construction de nouvelles fonctionnalités. Chez Payfit, les product builders n'avaient pas de système pour mesurer ce ratio. Le premier problème était qu'on ne pouvait pas distinguer les vrais bugs des tickets mal qualifiés remontés par le CS. Le second : personne ne trackait le temps passé sur la maintenance, alors que les développeurs classiques le faisaient systématiquement.
"La maintenance, il faut la surveiller comme le lait sur le feu."— Morane Shemtov
Résultat : des équipes en souffrance, un risque de turnover réel, et une direction incapable de chiffrer si le problème venait d'une plateforme buggée ou d'un défaut de qualification des remontées. Morane est arrivée dans une équipe qui souffrait sans avoir les données pour se faire entendre.
3. Qualifier les tickets avant qu'ils remontent : méthode en trois temps
C'est l'idée la plus concrète de l'épisode, et celle que j'ai trouvée la plus directement transférable quelle que soit la taille de la structure.
Morane décrit une méthode construite sur plusieurs mois de travail.
Étape 1 : discovery qualitative et quantitative. Interroger toutes les parties prenantes (product builders, CS, CSM, experts paye, équipes tech) pour comprendre comment les tickets remontaient, pourquoi certains n'auraient pas dû remonter, et quel était le coût humain de l'ambiguïté.
Étape 2 : construction d'une grille de qualification. Définir des critères précis pour qu'un ticket soit légitime à remonter jusqu'à l'équipe produit. Pour chaque critère, une preuve doit accompagner le ticket. Cette grille est testée sur un échantillon de tickets existants, avec les product builders et les CS en parallèle.
Étape 3 : déploiement progressif et ajustement. Partir en live avec le nouveau système, accompagner les équipes CS dans l'adoption, et mesurer régulièrement. Pour certaines squads, la diminution des tickets entrants a été visible en quelques semaines.
4. Le time tracking : la donnée que les product builders n'avaient pas
Ce point m'a semblé être la leçon la plus simple à formuler et la plus difficile à appliquer.
Les développeurs classiques trackent le temps passé sur chaque tâche, y compris la maintenance. Cette pratique n'avait pas été étendue aux product builders chez Payfit, ce qui rendait impossible toute mesure objective du ratio maintenance versus nouvelles fonctionnalités.
Morane a mis en place ce tracking et y a ajouté une lecture par percentiles : à chaque trimestre, elle regardait en combien de temps 70% des tickets étaient résolus. Une amélioration progressive de ce chiffre de quarter en quarter montrait une progression tangible, présentable à la direction et aux équipes. Cette approche permettait aussi d'identifier les squads en difficulté, celles qui absorbaient un volume de tickets disproportionné par rapport à leur taille, et d'agir avant que la situation ne devienne critique.
5. La feedback loop : relier les signaux terrain à la roadmap produit
Le deuxième grand projet de Morane en Product Ops a été le déploiement de Productboard, un outil de gestion des remontées produit, pour environ 800 personnes chez Payfit.
Ce projet illustre ce que "casser les silos" veut réellement dire en pratique. Il ne s'agit pas d'abord d'un déploiement d'outil. Il s'agit de construire une arborescence du produit partagée et stable, à laquelle chaque équipe peut rattacher ses remontées, sans avoir à connaître l'organisation interne des squads produit. Chez Payfit, cela a demandé des semaines de travail : passer en revue toutes les squads, arbitrer les zones de recouvrement, trouver une organisation lisible pour les CS qui font remonter les feedbacks.
La formation a été volontairement immersive, avec des ateliers par équipe pour 300 personnes côté sales et CS, et non une simple vidéo envoyée sur Slack.
"Pour moi, c'est ça, les Ops : j'ai toujours travaillé pour détecter les signaux faibles des équipes. Et à travers ce qu'ils me disaient, trouver des solutions."— Morane Shemtov
6. Chief of Staff et Ops : deux noms pour souvent la même fonction
La fin de l'épisode m'a semblé particulièrement utile à entendre pour quiconque structure une première fonction transverse dans une petite organisation.
Morane est aujourd'hui Chief of Staff chez Riverse. Ce qu'elle décrit concrètement ressemble beaucoup à du RevOps (Revenue Operations) ou du Business Ops : analyser les verticales, comprendre ce que font les équipes terrain, identifier les priorités, aider à la décision.
La différence avec un CRO (Chief Revenue Officer, directeur des revenus) ou un Head of Sales tient selon elle à la neutralité. Le Chief of Staff n'a pas d'agenda sectoriel, ce qui lui permet de piloter des projets transverses comme un changement de pricing sans être perçu comme le représentant d'une fonction particulière. Dans une boîte de quinze personnes, ces deux fonctions font souvent la même chose avec des noms différents, selon qui recrute et comment l'organisation est structurée.
Les chiffres clés de l'épisode
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Product builders France (arrivée Morane) | ~15 |
| Product builders France (départ Morane) | ~40 |
| Personnes formées sur Productboard | ~300 (sales et CS) |
| Périmètre du déploiement Productboard | ~800 personnes |
| Durée de la mission Product Ops chez Payfit | 2 ans |
| Taille de l'équipe Riverse | ~14-15 personnes |
Termes à connaître
Product builder
Profil hybride créé chez Payfit qui combine les responsabilités de PM, designer et développeur via un langage low-code interne. Ce profil spécialisé sur les règles de paye française illustre qu'un Product Ops peut être rattaché à des équipes aux métiers très singuliers, très loin des profils Ops commerciaux classiques.
Feedback loop
Circuit qui permet aux retours des équipes commerciales et CS sur le produit d'être standardisés, stockés, puis intégrés dans la roadmap produit. Sans arborescence claire ni outil dédié, ces retours se perdent dans Slack ou Notion sans jamais influencer réellement les priorités de développement.
Percentile de résolution
Indicateur qui mesure le temps nécessaire pour résoudre un certain pourcentage de tickets (par exemple : 70% des tickets résolus en moins de 5 jours). Plus utile que la moyenne, il permet de suivre la progression dans le temps sans que les tickets très complexes ne noient la lecture globale.
Ce qui fait échouer la structuration d'un Product Ops
Déployer un outil sans avoir d'abord cartographié comment les équipes utilisent celui qu'elles ont déjà
Mesurer le volume de tickets sans mesurer le temps passé dessus par l'équipe technique
Lancer un système de qualification sans tester sur un échantillon réel avant le go live
Construire une feedback loop sans créer en amont une arborescence produit claire et partagée
Former les équipes via des vidéos asynchrones plutôt que par des ateliers dédiés
Ce que j'en retiens, par Julien Maslard
Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est la façon dont Morane décrit un problème que j'observe régulièrement : des équipes qui souffrent sans avoir les données pour le prouver. Les product builders de Payfit n'avaient pas tort de se sentir submergés. Mais sans time tracking, sans distinction entre les vrais bugs et les remontées mal qualifiées, leur souffrance restait anecdotique aux yeux de la direction. Mesurer d'abord, proposer ensuite. Cette séquence semble évidente. Elle est rarement appliquée.
Ce que j'ai trouvé le plus difficile à entendre, parce que c'est le plus difficile à faire, c'est la patience que décrit Morane sur la partie éducation. Des mois de négociations avec les équipes CS pour changer la façon dont elles remontent leurs tickets. Des mois à convaincre que le nouveau système n'est pas là pour les pénaliser, mais pour alléger le travail de tout le monde. La plupart des équipes Ops que j'observe cherchent des quick wins. Morane a cherché quelque chose de plus difficile : un changement de comportement durable, construit sur des preuves et non sur l'autorité.
Ce que je retiens par-dessus tout, c'est l'image du lait sur le feu. La maintenance se dégrade lentement, imperceptiblement, jusqu'au moment où elle déborde et coûte des départs, des tensions, des mois de stabilisation. C'est précisément là que l'instinct reprend la main sur les données, et c'est précisément là que ça coûte le plus cher.
Checklist : avant de structurer votre système de ticketing produit
Discovery et diagnostic
Ai-je interrogé toutes les parties prenantes qui remontent ou reçoivent des tickets avant de proposer une solution ?
Est-ce que je mesure le temps passé en maintenance par mon équipe, comme les développeurs le font ?
Ai-je une vision claire du ratio entre vrais bugs et tickets mal qualifiés ?
Qualification et déploiement
Mon système de qualification a-t-il été testé sur un échantillon de tickets réels avant le go live ?
Mes critères de qualification ont-ils été co-construits avec les équipes qui vont les appliquer ?
Ai-je prévu un plan d'éducation progressif plutôt qu'une communication de lancement unique ?
Mesure et feedback loop
Est-ce que je suis l'évolution des percentiles de résolution par squad au fil des quarters ?
Mon outil de feedback loop est-il lié à une arborescence produit claire et partagée ?
Les équipes business savent-elles pourquoi certains feedbacks ne sont pas intégrés dans la roadmap ?
Les questions supplémentaires que j'aurais pu poser...
Pour aller plus loin
Écoute l'épisode complet sur Engrenages et retrouve Morane Shemtov sur LinkedIn.
À lire sur ce site :
Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops — Sales Ops, CS Ops, RevOps — qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.