Engrenages · Épisode 4

    Vente complexe : ce que les Ops du grand compte font différemment

    Thibaut Le Bivic · 1h29 · 7 février 2024

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    Pourquoi j'ai choisi ce sujet

    Thibaut Le Bivic est le seul Ops de Trustpair, une entreprise qui vend à des grands comptes européens avec des cycles de vente de neuf mois et un marché français d'à peine 3 000 à 4 000 prospects. Une seule personne, pour toute une chaîne de revenus.

    Ce qui m'a convaincu d'enregistrer cet épisode, c'est précisément ce paradoxe. Dans la quasi-totalité des ressources sur les RevOps (Revenue Operations), on part du principe que plus il y a de volume, plus le rôle Ops est structurant. Thibaut démontre l'inverse : dans la vente complexe, l'absence de volume rend chaque action plus sensible et redéfinit complètement ce que le métier signifie. Si tu es RevOps, Head of Sales ou fondateur qui vend à de grandes entreprises, cet épisode va bousculer plusieurs certitudes.

    Ce que tu vas retenir de cet épisode

    Dans la vente complexe, les process et les automatisations portent moins la performance commerciale que l'intelligence des équipes : ce sont les individus, pas les workflows, qui font la différence.

    Piloter un cycle de vente de neuf mois exige des early signals sur les taux de conversion par étape du funnel, bien avant de regarder le win rate final.

    Sur un marché fini de 3 000 à 4 000 prospects, chaque contact mal adressé est une cartouche perdue : la qualité de la donnée CRM n'est pas optionnelle, elle conditionne la survie commerciale.

    Le rôle d'un Ops en vente grand compte est de faciliter, pas d'industrialiser : chercher à tout automatiser dans ce contexte est un biais qui peut bloquer plus qu'il n'aide.

    L'invité : Thibaut Le Bivic

    Thibaut Le Bivic a 31 ans et cinq ans d'expérience dans les Ops. Ingénieur agronome de formation, il a construit sa carrière dans une agence de transformation digitale avant de rejoindre Yousign (concurrent français de DocuSign, marché SMB) où il a contribué à une équipe Ops d'une dizaine de personnes. Il est arrivé chez Trustpair il y a dix mois comme premier Ops de l'entreprise, en charge de toute la chaîne de revenus.

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    Les idées clés de l'épisode

    1. Vente complexe et vente SMB : deux métiers d'Ops qui ne se ressemblent pas

    C'est le recadrage qui structure tout l'épisode, et qui m'a frappé par sa précision.

    Dans la vente SMB (petites et moyennes entreprises), le process porte la performance. On industrialise les étapes, on automatise les séquences, on améliore les taux de conversion par le volume. Chez Trustpair, la réalité est fondamentalement différente. Chaque deal implique au minimum quatre interlocuteurs : champions, décideurs budgétaires, équipes techniques, parfois des détracteurs. Chaque situation client est suffisamment unique pour que l'automatisation d'un process linéaire soit à la fois impossible et contre-productive.

    "L'Operating model, c'est-à-dire les process, tels qu'on les voit, les automatisations, etc., ont moins d'importance que dans une vente SMB."Thibaut Le Bivic

    Ce n'est pas une question de maturité Ops insuffisante. C'est structurel. Approcher un groupe comme Danone ou Alstom ne ressemble à rien de ce qu'on ferait sur une PME : l'organisation interne, les interlocuteurs, les contraintes techniques et les environnements sont chaque fois différents.

    2. Comment piloter sans attendre la fin d'un cycle de neuf mois

    C'est l'idée la plus opérationnelle de l'épisode, et l'une des moins discutées dans les ressources RevOps que je connais.

    Quand un cycle de vente dure neuf mois en moyenne, on ne peut pas attendre la clôture d'un deal pour comprendre si quelque chose ne fonctionne pas. Thibaut pilote par cohortes trimestrielles : il observe pour tous les deals générés au Q4 2023, par exemple, combien sont encore à la première étape, combien ont été perdus, combien ont progressé. Il compare ensuite ces données avec les cohortes précédentes. Ce n'est pas le win rate global qui alerte le plus tôt. C'est le taux de passage de la première à la deuxième étape qui conditionne le volume disponible pour les AE (Account Executives, commerciaux en charge du cycle de vente complet).

    L'outil de suivi quotidien est HubSpot. Pour les analyses plus complexes, Thibaut s'appuie sur Looker et des data analysts internes, en validant d'abord les principes sur Google Sheets. Un problème détecté à la première étape peut être corrigé bien avant qu'il ne devienne visible dans les résultats de fin de trimestre.

    3. Un marché de 3 000 prospects : quand chaque cartouche compte

    Le marché français adressable pour Trustpair représente environ 3 000 à 4 000 grands comptes. Ce chiffre change tout dans la façon d'approcher la prospection.

    On ne peut pas enchaîner les séquences à tout le monde ni corriger le tir le mois suivant. Un compte mal adressé, un mauvais timing d'approche, c'est une cartouche brûlée sur un stock limité. Conséquence directe : les SDR (Sales Development Representatives, profils en charge de la prospection et qualification) ne sont pas objectivés sur un volume d'appels ou de rendez-vous. Ils le sont sur la valeur des opportunités ouvertes, calculée par défaut selon la géographie et la taille de l'entreprise.

    La prospection devient aussi un travail de construction de pipe pour le futur. Qu'un contact dise non ne signifie pas que le compte dit non. Chez Trustpair, les SDR consacrent une demi-journée par semaine au recyclage des comptes contactés il y a plus de six mois, en cherchant de nouveaux interlocuteurs. L'outbound crée de l'awareness et du pipe à long terme, pas uniquement des conversions immédiates.

    4. Le CRM comme outil de knowledge management

    C'est un chantier que Thibaut décrit comme un projet en cours, que j'ai trouvé particulièrement pertinent pour quiconque travaille sur un marché de niche.

    La vision cible est d'enrichir HubSpot avec un arbre décisionnel : si l'industrie est X, si la sous-industrie est Y, si le persona en face est Z, le CRM (Customer Relationship Management, logiciel de gestion de la relation client) remonte automatiquement les informations pertinentes, les objections habituelles du secteur, les logos clients comparables. Un commercial en démo n'a pas à aller chercher ces informations ailleurs. Elles apparaissent au bon moment dans l'outil qu'il utilise déjà.

    Ce n'est pas de l'automatisation de la vente. C'est l'automatisation de la transmission d'informations pour permettre une approche personnalisée. Le raisonnement de Thibaut pour embarquer les sales dans cette démarche est simple : si tu me donnes l'industrie et le profil de ton interlocuteur, le CRM te donne les éléments pour lever les bonnes objections. La contrainte de remplissage devient un bénéfice direct pour le commercial, pas une obligation administrative.

    5. Centralisé ou distribué : la conviction de Thibaut sur l'organisation Ops

    Thibaut a une position nette sur ce sujet, construite après deux expériences très différentes.

    Il préfère une équipe Ops centralisée plutôt qu'une équipe distribuée par département. Une équipe distribuée crée des conflits de priorités quand le marketing et les sales ont simultanément des demandes urgentes. Elle génère du désalignement et des silos. Une équipe centralisée garde une vision globale du funnel, peut intervenir sur toute la chaîne de revenus et garantit une continuité si une personne est absente. Chez Trustpair, Thibaut est pour l'instant seul : il couvre l'analyse du forecast, les drivers de revenus, les projets de structuration du cycle de vente et la qualité de la donnée CRM. Moins de run qu'en environnement SMB, et davantage de temps pour analyser et construire.

    6. Faciliter sans restreindre : la posture Ops en vente complexe

    C'est l'idée qui m'a semblé la plus difficile à intérioriser, et la plus vraie.

    "Mon travail va être de faciliter, mais pas forcément de restreindre un process."Thibaut Le Bivic

    Dans la vente SMB, un Ops construit une machine : il définit des critères de passage entre étapes, des automatisations, des alertes. Dans la vente grand compte, cette rigueur peut devenir un obstacle. Un deal peut rester plusieurs mois à la même étape malgré un avancement réel. La posture évolue : l'Ops n'est plus architecte d'une machine à processus, il est facilitateur d'une équipe commerciale qui gère des situations toujours différentes. Thibaut pointe aussi un biais spécifique aux profils Ops qui découvrent ce contexte : vouloir automatiser et processer là où le terrain ne le permet tout simplement pas.

    Les chiffres clés de l'épisode

    IndicateurChiffre
    Années d'expérience Ops de Thibaut5 ans
    Effectif Yousign à l'arrivée de Thibaut90 personnes
    Effectif Yousign au départ de Thibaut200+ personnes
    Taille de l'équipe Ops chez Yousign (fin de période)~10 personnes
    Marché adressable Trustpair en France~3 000 à 4 000 grands comptes
    Durée moyenne d'un cycle de vente chez Trustpair~9 mois
    Interlocuteurs minimum par deal4
    Nombre d'Ops chez Trustpair1

    Termes à connaître

    ARPA (Average Revenue Per Account)

    Revenu moyen généré par compte client. C'est l'un des indicateurs principaux que Thibaut suit pour analyser la performance commerciale chez Trustpair, avec l'ARR (Annual Recurring Revenue, revenu récurrent annuel) et la vélocité, qui mesure le temps moyen pour signer un deal.

    Early signal

    Indicateur suivi en amont du cycle de vente pour détecter un problème de performance avant que le win rate final ne le révèle. Dans un cycle de neuf mois, surveiller les taux de conversion par étape et par cohorte trimestrielle permet d'agir correctivement sans attendre la clôture d'un deal.

    Champion

    Interlocuteur dans l'entreprise prospect qui est convaincu de la valeur de la solution et s'en fait l'avocat interne. Son identification tôt dans le cycle est décisive dans la vente complexe, car c'est lui qui porte le projet face aux décideurs et aux équipes techniques.

    Ce qui fait échouer les Ops en vente complexe

    Vouloir automatiser une vente qui, par nature, ne le permet pas

    Objectiver les SDR sur du volume (appels, rendez-vous) plutôt que sur la valeur des opportunités ouvertes

    Attendre le win rate de fin de cycle pour identifier un problème détectable dès la première étape

    Brûler des prospects sur un marché fini sans documenter les interactions passées dans le CRM

    Ne pas créer de rituels réguliers de revue des indicateurs : un dashboard que personne ne regarde ensemble ne sert à rien

    Ce que j'en retiens, par Julien Maslard

    Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est la façon dont Thibaut retourne une conviction que je vois souvent chez les Ops : l'idée que plus on automatise, mieux c'est. Dans la vente grand compte, cette logique devient un biais. Chercher à industrialiser un process là où chaque deal est différent, c'est construire une machine qui grince dès le premier contact. Le bon Ops n'est pas celui qui standardise le plus. C'est celui qui comprend quand standardiser et quand ne pas le faire.

    Ce que je retiens aussi, c'est la notion de sensibilité. Sur 3 000 prospects, il n'y a pas de marge pour l'approximation. Chaque contact mal adressé a un coût réel, pas uniquement sur le deal en cours, mais sur la réputation du compte pour les mois suivants. La plupart des organisations que j'observe pilotent encore l'activité commerciale comme si leur marché était infini. Dans la vente grand compte, cette illusion coûte cher.

    La partie sur les early signals m'a semblé la plus directement applicable. Beaucoup d'équipes regardent le win rate une fois par trimestre et se demandent ensuite pourquoi elles n'ont pas vu le problème arriver. Thibaut donne une méthode simple : descendre au niveau de chaque étape, comparer les cohortes, repérer les anomalies avant qu'elles ne deviennent des résultats. Ce n'est pas spectaculaire. C'est précisément ce qui permet de ne pas naviguer à vue pendant neuf mois.

    Checklist : avant de structurer les Ops d'un cycle de vente complexe

    Comprendre le contexte avant d'agir

    Ai-je cartographié tous les interlocuteurs impliqués dans un cycle de vente type ?

    Est-ce que je connais la taille réelle de mon marché adressable et ce que ça implique sur la prospection ?

    Ai-je identifié les early signals à surveiller avant le win rate final ?

    Organiser la donnée et les rituels

    Mon CRM contient-il des informations utiles au commercial au moment où il en a besoin ?

    Ai-je des rituels réguliers pour analyser la performance en équipe, pas seulement des dashboards ?

    La donnée sur les comptes contactés est-elle à jour pour permettre le recyclage des prospects ?

    Posture et communication

    Mes équipes comprennent-elles pourquoi remplir certains champs CRM les aide directement ?

    Est-ce que je résiste au réflexe d'automatiser ce qui doit rester humain dans ce cycle de vente ?

    Mon rôle est-il perçu comme facilitateur ou comme contrainte supplémentaire ?

    Les questions supplémentaires que j'aurais pu poser...

    Pour aller plus loin

    Retrouve l'épisode complet sur Engrenages et suis Thibaut Le Bivic sur LinkedIn pour ses publications sur les Ops et la vente grand compte.

    À lire sur ce site :

    Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops : Sales Ops, CS Ops, RevOps, qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.