Engrenages · Épisode 12

    Structurer les opérations d'une startup produit physique : méthode et leçons de terrain

    Mathilde Borde · 2h03 · 22 mai 2024 · Lecture : ~12 min

    Écouter l'épisode

    Pourquoi j'ai choisi ce sujet

    Mathilde Borde est Head of Operations chez Trône avec un parcours entièrement construit dans le produit physique. Herta, Danone, et maintenant une startup de toilettes design premium. Pas une ligne de SaaS.

    C'est précisément ce parcours qui m'a intéressé. Les opérations dans une startup qui vend des objets réels soulèvent des problèmes que les équipes tech ne connaissent pas : une palette qui tombe, une livraison en retard, un entrepôt qui fusionne, un émail qui craque à la cuisson. Ces contraintes forgent des réflexes que je voulais amener dans ce podcast. Si tu es RevOps, fondateur ou responsable d'équipe qui cherche à structurer ses opérations au-delà des outils SaaS, cet épisode te force à reconsidérer ce que "faire tourner la machine" veut vraiment dire.

    Ce que tu vas retenir de cet épisode

    Les opérations sont la troisième force d'une entreprise, entre la R&D et le business : elles font le lien entre ce qui est développé et ce qui est livrable au client au quotidien.

    Choisir ses combats n'est pas une capitulation. C'est la condition pour survivre dans une petite structure où les sujets essentiels se battent en duel avec les sujets urgents.

    Un projet de migration ERP ou e-commerce réussi ne se gagne pas le jour du switch. Il se gagne dans les semaines de préparation silencieuse menées à l'écart du flux opérationnel.

    La légitimité d'un manager ne vient pas de sa capacité à crier. Elle vient de la cohérence entre ce qu'il dit et ce qu'il fait, et de la qualité des relations qu'il construit avec ses équipes.

    L'invitée : Mathilde Borde

    Mathilde Borde est Head of Operations chez Trône, une startup qui conçoit et commercialise des toilettes et des vasques de design premium, à destination des professionnels et des particuliers. Ingénieure de formation, elle a construit son parcours dans l'agroalimentaire et la grande distribution chez Herta puis chez Danone, où elle a occupé des fonctions de performance logistique et de management opérationnel terrain avant de rejoindre Trône il y a deux ans.

    Retrouver Mathilde sur LinkedIn

    Les idées clés de l'épisode

    1. Les opérations, c'est la troisième force de l'entreprise

    Ce qui m'a frappé d'entrée dans cet échange, c'est la façon dont Mathilde pose une définition des opérations qui dépasse largement celle qu'on entend dans les podcasts SaaS.

    Pour elle, toute entreprise repose sur trois forces : la R&D qui génère les idées et les produits, le business qui les vend, et les opérations qui font le lien entre les deux. Les opérations garantissent que ce qui a été développé peut effectivement être livré, produit et maintenu au quotidien. Mais elle distingue deux niveaux à l'intérieur même de cette fonction : les fonctions métiers qui exécutent les flux physiques, et la fonction performance transversale qui cherche à optimiser l'ensemble du système. C'est cette deuxième dimension qui se rapproche le plus de ce qu'on appelle "Ops" dans le monde des startups.

    "Les opérations, c'est l'équipe dont la mission est de mettre de l'huile dans les interfaces, pour s'assurer que les intérêts individuels vont bien dans le sens du collectif."— Mathilde Borde

    2. L'ERP, le CRM des boîtes à produit physique

    Ce parallèle, je l'avais en tête depuis le début de l'échange. Mathilde l'a formulé avec une clarté que je ne voulais pas simplifier.

    Dans une startup SaaS (Software as a Service, logiciel en mode abonnement), le CRM (Customer Relationship Management, logiciel de gestion de la relation client) centralise les flux commerciaux. Dans une startup produit physique, c'est l'ERP (Enterprise Resource Planning, logiciel de gestion intégrée) qui remplit cette fonction. Il modélise les flux physiques et financiers : réception des commandes, suivi de stock, facturation fournisseurs et clients, livraisons. Chez Trône, l'ERP utilisé est Odoo. Avant l'arrivée de Mathilde, Odoo avait été déployé principalement comme outil de devis et de facturation, connecté via une automatisation à PipeDrive, le CRM commercial de l'équipe. Ce qui semblait raisonnable au départ est devenu un problème structurel au moment de connecter Odoo à Shopify pour lancer l'e-commerce : les champs d'adresse avaient été définis dans la logique de PipeDrive (un seul champ libre), incompatible avec les champs structurés requis par une vraie connexion ERP-plateforme e-commerce.

    3. Choisir ses combats : survivre en petite structure sans perdre la qualité

    C'est peut-être l'idée la plus difficile à appliquer que j'ai entendue dans cet épisode, et aussi la plus honnête.

    Dans une petite structure, les sujets à traiter sont toujours plus nombreux que les ressources disponibles. Mathilde décrit comment, à son arrivée chez Trône, elle a trouvé une montagne de commandes en retard, des délais de livraison annoncés à 8 semaines sans base rationnelle, et une organisation logistique à construire de zéro. Son premier geste a été un audit de la situation réelle : combien de commandes à livrer, quels engagements avaient été pris, quelles livraisons avaient déjà eu lieu. Elle a délibérément mis de côté la qualité de la donnée historique et la refonte de certains process pour se concentrer sur ce qui mettrait les clients en danger et arrêterait le business. Cette logique du 80-20, elle la décrit non pas comme un choix confortable mais comme une discipline de survie : remettre à plus tard ce qui n'est pas vital, avec la conscience lucide que ce report finira par devenir une contrainte incontournable.

    4. La méthode d'un kick-off de projet : état d'esprit d'abord, outils ensuite

    Mathilde a piloté la gestion de projet chez Danone, à la fois en pratiquant et en formant d'autres managers. Sa méthode ne commence pas par un outil. Elle commence par un état d'esprit.

    Le premier réflexe à avoir est d'anticiper les pièges classiques avant qu'ils arrivent : la tentation de l'autruche face à un problème qu'on pressent, le manque de temps qui génère de la dépriorisation, l'oubli des parties prenantes en dehors du cercle projet immédiat. Une fois cet état d'esprit posé, les outils prennent tout leur sens. Elle recommande de structurer chaque projet autour d'un support de kick-off qui répond à ces questions essentielles : quel est le livrable et est-il mesurable, quelle est la date de fin, qui est concerné. Le kick-off ne sert pas à faire le projet. Il sert à poser les engagements et à éliminer le syndrome de la page blanche. La matrice RACI (Responsible, Accountable, Consulté, Informé) clarifie ensuite qui décide, qui valide et qui doit simplement être tenu au courant. L'analyse de risque complète le dispositif : demander à une équipe de trouver ce qui peut mal tourner, c'est lui demander de réfléchir sérieusement avant de se lancer.

    5. Le projet eshop : refondre son ERP en amont pour ne pas bloquer le business

    Ce projet m'a semblé être le plus concret de l'épisode, et celui qui illustre le mieux la capacité de Mathilde à tenir les deux bouts en même temps.

    Jusqu'à fin janvier 2024, Trône ne vendait que via un circuit manuel : demande de contact, devis généré dans Odoo, paiement par virement ou Stripe. Le projet eshop avait pour objectif d'ajouter un canal direct de vente B2C (Business to Consumer, vente aux particuliers) sur le site, sans dégrader l'expérience existante. La plateforme retenue a été Shopify. Un connecteur sur étagère existait pour relier Shopify à Odoo, mais au moment de l'activer, Mathilde a découvert que la structure de données d'Odoo, construite à l'origine pour fonctionner avec PipeDrive, ne parlait pas le même langage : champs d'adresse libres, formats variables, code postal absent sur certaines entrées. Elle a donc mené en parallèle une refonte silencieuse de la structure Odoo, sans interrompre le flux commercial de l'équipe, en créant les nouveaux champs et les nouvelles automatisations sans les activer. Le switch a eu lieu un vendredi, sur une seule journée, après des semaines de préparation invisible. Le lundi matin, le nouveau process était opérationnel.

    6. Leadership opérationnel : la légitimité ne vient pas de la voix qui porte

    Ce moment dans l'échange est arrivé naturellement, à partir d'un exemple sur la prise de poste de Mathilde à Rungis, où elle managait une soixantaine d'opérateurs entrepôt d'une cinquantaine d'années alors qu'elle avait 27 ans. La question qu'elle s'était posée alors, je la reconnais dans beaucoup de contextes bien au-delà de la logistique.

    Elle avait l'image du manager de terrain qui impose son autorité par la voix. Elle ne fonctionnait pas comme ça. Son interlocuteur de l'époque lui a dit une chose qui lui est restée : on peut gagner sa légitimité de mille autres façons, et les leaders les plus impactants ne sont pas ceux qui crient. Ce qu'elle décrit comme efficace en management opérationnel, c'est la cohérence entre ce qu'on dit et ce qu'on fait, la surcommunication assumée, et la capacité à accepter ses propres limites en les nommant à voix haute. Recruter aujourd'hui chez Trône sur ces critères, c'est ce qu'elle applique : la capacité analytique, le sens des systèmes et des données, et l'état d'esprit avant le diplôme.

    Termes à connaître

    ERP (Enterprise Resource Planning)

    Logiciel de gestion intégrée qui modélise les flux physiques et financiers d'une entreprise : réception de marchandises, gestion de stock, facturation clients et fournisseurs. C'est l'équivalent du CRM pour la chaîne physique. Sans ERP correctement structuré, la connexion avec d'autres outils comme un e-commerce devient impossible.

    Supply chain

    Chaîne d'approvisionnement qui couvre l'ensemble des flux entre le fournisseur de matières premières et le client final. Dans une startup produit physique, la fluidité de cette chaîne conditionne directement la capacité à livrer ce qui a été vendu, et donc la satisfaction client.

    RACI

    Matrice de gouvernance de projet qui définit, pour chaque tâche ou décision, quatre rôles : Responsible (celui qui exécute), Accountable (celui qui valide), Consulté (ceux dont l'avis est nécessaire) et Informé (ceux tenus au courant sans être impliqués dans la décision). Particulièrement utile dans les petites équipes où les périmètres se superposent.

    Ce qui fait échouer la structuration des opérations dans une startup produit

    Lancer un e-commerce sans avoir audité la compatibilité de l'ERP avec la plateforme choisie

    Construire des automatisations sur des champs de données non standardisés

    Faire un kick-off projet sans définir de livrable mesurable et de date d'engagement ferme

    Négliger l'analyse de risque parce que le projet paraît bien engagé en apparence

    Recruter sur les diplômes sans challenger les soft skills réels en situation

    Ce que j'en retiens, par Julien Maslard

    Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est que Mathilde décrit des problèmes que je reconnaissais très bien en changeant simplement les mots. Un ERP à la place d'un CRM. Une palette à la place d'un deal. Un entrepôt à la place d'une équipe sales. Les mécanismes de fond sont les mêmes : des données mal structurées qui bloquent les automatisations, des équipes qui improvisent en l'absence de process formalisés, et un go-live qui révèle tout ce qu'on avait décidé de ne pas regarder.

    Ce qui m'a semblé le plus difficile à transposer dans les organisations que j'observe, c'est la logique des combats choisis. J'ai l'habitude de voir des chantiers ouverts et abandonnés à mi-chemin, ou des migrations lancées sans audit préalable. Ce que Mathilde décrit, c'est une discipline opposée : ne pas commencer ce qu'on ne finira pas, préparer en silence ce qu'on ne peut pas tester en production, et n'activer le switch qu'une fois que la préparation est irréprochable. La plupart des organisations pilotent à l'instinct parce qu'elles pensent ne pas avoir le temps de faire autrement. Chez Trône, le temps a été pris en amont. Le vendredi du switch a duré une journée, pas trois semaines.

    Ce que je retiens par-dessus tout, c'est le lien qu'elle fait entre légitimité managériale et exemplarité. Un manager qui demande de la rigueur à ses équipes sans en faire preuve lui-même crée de la méfiance, pas de l'adhésion. Mathilde démontre le contraire, et c'est l'un des arguments les plus solides que j'ai entendus contre l'idée qu'il faut imposer pour être écouté.

    Checklist : avant de structurer vos opérations dans une startup produit

    Audit et priorisation

    Ai-je une liste des sujets opérationnels critiques, séparés des sujets importants mais non urgents ?

    Mes données dans l'ERP sont-elles compatibles avec les outils que je veux connecter ?

    Ai-je évalué le risque de chaque chantier avant de décider par où commencer ?

    Gestion de projet

    Mon kick-off de projet définit-il un livrable mesurable avec une date d'engagement ?

    Ai-je fait une analyse de risque et une analyse d'impact avant de lancer ?

    Les responsabilités sont-elles claires via une matrice RACI partagée ?

    Management et équipe

    Mes critères de recrutement portent-ils sur les soft skills autant que sur les compétences techniques ?

    Est-ce que je surcommunique sur les changements en cours auprès de toutes les parties prenantes ?

    Mes managers sont-ils exemplaires sur les comportements qu'ils demandent à leurs équipes ?

    Les questions que j'aurais aimé poser...

    Pour aller plus loin

    Retrouve l'épisode complet sur Engrenages et suis Mathilde Borde sur LinkedIn.

    À lire sur ce site :

    Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops — Sales Ops, CS Ops, RevOps — qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.