Lead scoring B2B : cibler les bons comptes avant de prospecter
Antoine Leprince · 1h18 · 6 mars 2024 · Lecture : ~11 min
Écouter l'épisodePourquoi j'ai choisi ce sujet
Antoine Leprince a une conviction simple : un mauvais lead scoring peut tuer une boîte. Pas fragiliser. Tuer.
C'est cette formule qui m'a donné envie d'enregistrer cet épisode. Dans la plupart des organisations que j'observe, le lead scoring est absent ou bricolé, confié à quelqu'un qui n'a jamais passé une heure à comprendre pourquoi certains clients apportent de la valeur et d'autres pas. Antoine a lancé ce projet chez Botify il y a deux ans, l'a itéré en continu et est en train de le faire passer à un niveau supérieur. Si tu es RevOps, Head of Sales ou fondateur qui cherche à concentrer ses efforts commerciaux sur les bons comptes, cet épisode est directement pour toi.
Ce que tu vas retenir de cet épisode
Le lead scoring B2B commence par l'entreprise, pas par le contact : identifier le bon compte est le prérequis avant de chercher à qui parler.
Un scoring trop global noie les signaux. Il faut commencer petit, par région et par produit, pour garder une précision opérationnelle.
Co-construire le scoring avec les équipes terrain n'est pas optionnel. Un scoring découvert le jour du go-live sera rejeté, même s'il est techniquement parfait.
L'IA sur des données CRM mal renseignées n'apporte rien. La rigueur des inputs conditionne l'utilité de tous les outils construits au-dessus.
L'invité : Antoine Leprince
Antoine Leprince est Global Senior Director of Revenue Operations & Enablement chez Botify depuis 2022. Il a débuté en venture capital chez Ring Capital et Quadrille Capital, complété une formation web dev au Wagon, puis rejoint EasyMovie comme Global Sales Ops avant d'évoluer vers un rôle de Global RevOps. Il a récemment fusionné les équipes Enablement et RevOps au sein d'une entité unique de six personnes, actives sur trois régions : États-Unis, Europe et Asie.
Retrouver Antoine sur LinkedInLes idées clés de l'épisode
1. Ce qu'est vraiment un lead scoring, et pourquoi tant de boîtes le négligent
Antoine traite le lead scoring comme un sujet aussi fondamental que le pricing, et aussi souvent bâclé. Pour lui, scorer un compte consiste à évaluer dans quelle mesure une entreprise correspond à l'ICP (Ideal Customer Profile, profil du client idéal) et à quel point le produit peut lui apporter de la valeur. L'objectif n'est pas esthétique : c'est d'éviter que les sales (commerciaux) et les BDR (Business Development Representatives, chargés de prospection) perdent du temps sur des comptes qui ne convertiront jamais.
"Ça peut tuer la boîte si on va au mauvais endroit. Et je pense que ça fait partie des gros sujets qui sont sous-estimés dans les startups aujourd'hui. C'est le lead scoring et le pricing."— Antoine Leprince
2. Scorer l'entreprise en premier, le contact ensuite
La question du niveau de granularité est souvent mal posée dans les discussions sur le lead scoring. Antoine la tranche nettement : on commence par l'entreprise.
Chez Botify, la plateforme travaille sur les sites internet des clients. Les critères retenus sont de deux ordres : les critères spécifiques au produit, comme le volume de trafic et le nombre de pages du site, et les critères plus classiques comme le nombre d'employés et la géographie. Ces critères sont pondérés pour produire un score global qui place chaque compte dans un tier (palier) de A à D. Les équipes concentrent leurs efforts sur les tiers A et B. Un scoring contact existe également via Asgard, outil de détection d'intent (signaux d'intérêt implicites sur Internet), mais il reste secondaire : identifier qui contacter n'a de sens que si l'entreprise a d'abord été qualifiée.
3. Les data providers : l'infrastructure silencieuse du scoring
Un data provider est un outil qui agrège des données sur les entreprises et les injecte automatiquement dans le CRM (Customer Relationship Management) pour enrichir les comptes. Chez Botify, deux types de sources coexistent : les données SEO (Search Engine Optimization, référencement naturel) spécifiques au produit via des outils comme Data4SEO, et les données firmographiques classiques comme la géographie ou l'effectif, fournies par Clearbit, racheté depuis par HubSpot. La combinaison de ces sources permet d'atteindre environ 90% de fiabilité sur le scoring.
Ce chiffre n'est pas parfait. Il est suffisant pour fonctionner, à condition de vérifier périodiquement la qualité des inputs. Un data provider qui fournit un mauvais site internet pour un compte dégrade l'ensemble du score de ce compte. La revue régulière des sources est aussi importante que la construction initiale des critères.
4. Les sous-ICPs : affiner par région et par produit
C'est l'évolution en cours chez Botify au moment de l'enregistrement, et l'idée la plus structurante de l'épisode.
Une fois le scoring de premier niveau stabilisé, l'enjeu est de répondre à une question plus précise : comment adresser ce compte, et avec quel produit ? Botify dispose de plusieurs briques produit, et selon le profil du compte, certaines sont plus pertinentes. Antoine appelle ces subdivisions des sous-ICPs. Ils permettent de pousser directement au sales, dans Salesforce, le produit recommandé et les contenus d'enablement (formation et aide à la vente) adaptés. En Asie, un scoring continental est inutilisable : les marchés japonais, australien et singapourien sont trop différents pour partager les mêmes règles. Il faut des scorings distincts. En pratique, Antoine estime que cinq à six sous-ICPs suffisent pour couvrir les principales combinaisons région-produit.
5. Co-construire le scoring avec les équipes terrain
C'est l'idée qui m'a semblé la plus contre-intuitive, parce qu'elle ralentit le projet. C'est exactement pour ça qu'elle fonctionne.
La méthode d'Antoine ne consiste pas à construire le scoring en chambre puis à le pousser aux équipes. Il l'a co-construit avec toutes les personnes client-facing dès le départ : sales, BDRs, CSM (Customer Success Managers), marketing. Au moment du go-live, les équipes n'ont pas découvert le scoring. Elles ont participé à le définir. La résistance terrain est quasi nulle, parce qu'il n'y a pas de surprise.
"Ça, c'est la pire chose. Parce que même si le scoring est parfait, si on leur pousse un scoring du jour au lendemain, c'est sûr qu'il y aura du pushback."— Antoine Leprince
Prendre les feedbacks terrain reste un exercice permanent après le lancement. Quand un commercial conteste un tier A, la première question est : cas exceptionnel ou signal systémique ? Si le feedback se répète, le scoring doit évoluer.
6. Le forecast : l'operating cadence avant l'outil
Antoine aborde le forecast en fin d'épisode, et sa façon de poser le sujet dit quelque chose d'important sur sa vision du métier.
L'erreur la plus répandue, selon lui, est de commencer par choisir l'outil. Ce qui conditionne la qualité d'un forecast, c'est l'operating cadence : la régularité avec laquelle les équipes travaillent ensemble sur les prévisions, la clarté des définitions de chaque étape du pipeline, et la discipline avec laquelle les sales alimentent leurs engagements déclaratifs. Chez Botify, le processus mêle un bottom-up déclaratif et un forecast automatisé basé sur les probabilités par stage et par tiering. Trois pipeline reviews réunissent des execs de plusieurs départements par trimestre pour débloquer les situations complexes avant la fin du cycle. Sur l'outil, Antoine utilise l'objet Forecast natif de Salesforce, souvent sous-utilisé, avant d'envisager des solutions spécialisées.
Les chiffres clés de l'épisode
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Effectif de l'équipe RevOps et Enablement | 6 personnes |
| Régions opérées simultanément | US, Europe, Asie |
| Ancienneté du lead scoring chez Botify | 2 ans |
| Fiabilité estimée du scoring | ~90% |
| Sous-ICPs cibles en cours de déploiement | 5 à 6 |
| Pipeline reviews execs par trimestre | 3 fois |
Termes à connaître
Data provider
Outil qui agrège des données sur les entreprises (trafic web, effectif, géographie) et les injecte automatiquement dans le CRM pour enrichir le scoring. La qualité de l'input conditionne directement la fiabilité du scoring en sortie.
Intent data
Signal d'intérêt implicite capté sur Internet : recrutement d'un profil précis, visites répétées d'un site concurrent, recherche de contenus spécifiques. Utilisé par Antoine via Asgard pour identifier le bon moment pour prospecter un compte déjà qualifié au niveau entreprise.
Operating cadence
Rythme de travail collectif autour d'un processus. Dans le contexte du forecast, c'est la régularité des réunions de pipeline review, la discipline de mise à jour des données CRM et la cohérence des définitions de stages entre toutes les régions.
Ce qui fait échouer un lead scoring
Passer trop vite sur la phase de discovery avec les clients et prospects existants
Créer un scoring trop global qui noie les signaux spécifiques par région ou par produit
Construire le scoring en chambre sans impliquer les équipes terrain
Ne pas vérifier périodiquement la qualité des données fournies par les data providers
Lancer une couche d'IA sur une donnée CRM non fiable
Ce que j'en retiens, par Julien Maslard
Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est qu'Antoine place le lead scoring et le pricing au même niveau de sous-estimation dans les startups. Ce n'est pas rhétorique. C'est une observation construite sur plusieurs années à voir des organisations prospecter partout, signer ce qui vient, et s'étonner que leur croissance soit inefficiente. Le lead scoring est précisément ce qui permet de sortir de ce mode-là, en remplaçant l'intuition par une règle explicite, testée et partagée.
L'idée de co-construction est la plus difficile à appliquer dans les contextes que je connais. Pas parce qu'elle est complexe techniquement. Mais parce qu'elle exige de ralentir au moment où l'on a le plus envie d'avancer vite. Inclure les sales dans la définition du scoring prend du temps. Ce temps est exactement ce qui évite trois mois de résistance terrain après le lancement. La plupart des équipes font l'inverse : elles construisent vite et gèrent le rejet ensuite. C'est plus cher.
Ce que je retiens par-dessus tout, c'est la cohérence entre la façon dont Antoine parle du scoring et la façon dont il parle du forecast. Dans les deux cas, l'outil n'est pas le sujet. Ce qui compte, c'est la rigueur du processus qui l'entoure. Un scoring parfait sur des données corrompues ne sert à rien. C'est une conviction qui est parfois difficile à faire comprendre, précisément parce qu'un outil est plus facile à acheter qu'une discipline à installer.
Checklist : avant de lancer votre lead scoring B2B
Définition et ICP
Ai-je passé du temps avec mes CSM et sales pour comprendre quels clients génèrent vraiment de la valeur ?
Mes critères de scoring sont-ils vérifiables dans mes données CRM actuelles ?
Ai-je commencé par une région ou un segment avant de vouloir couvrir l'ensemble du marché ?
Construction et adoption
Mes équipes terrain ont-elles été impliquées dans la définition des critères de scoring ?
Ai-je un processus de feedback régulier pour détecter les anomalies du scoring ?
Mes incentives commerciaux sont-ils alignés avec les tiers définis dans le scoring ?
Qualité des données
Mes data providers fournissent-ils des données fiables sur les critères que j'ai retenus ?
Ai-je prévu une revue périodique de la qualité des inputs du scoring ?
Mes doubles sources de vérité entre outils sont-elles éliminées avant d'ajouter une couche d'analyse ?
Les questions que j'aurais pu poser...
Pour aller plus loin
Écoute l'épisode complet : Engrenages #8 avec Antoine Leprince
À lire sur ce site :
Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops — Sales Ops, CS Ops, RevOps — qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.