Forecast commercial : comment passer de l'instinct aux prévisions fiables
Clément Abadie · ~11 min · 31 janvier 2024
Écouter l'épisodePourquoi j'ai choisi ce sujet
La plupart des organisations ont un objectif de vente. Peu savent vraiment ce qu'elles vont faire en fin de mois. Ce que j'observe souvent, c'est une lecture du pipeline qui mélange intuition des managers, chiffres saisis à la va-vite dans le CRM (Customer Relationship Management, logiciel de gestion de la relation client), et ajustements de dernière minute. Ce n'est pas du forecast. C'est de la météo artisanale.
Clément Abadie est Sales Ops chez Cegid, un éditeur de logiciels français de plus de 5 000 personnes, où il pilote le forecast et l'animation commerciale pour l'ensemble des équipes transverses du groupe. Si tu es RevOps (Revenue Operations), Head of Sales ou fondateur qui cherche à remplacer l'instinct par une mécanique de prévision solide, cet épisode est directement pour toi.
Ce que tu vas retenir de cet épisode
Le forecast n'est pas ton objectif : c'est ce que tu peux réellement faire avec le pipeline que tu as aujourd'hui.
Un bon forecast ne demande pas aux commerciaux d'être précis : il les oblige à s'engager, ce qui est une chose différente.
L'ajustement hiérarchique en cascade n'est pas un mécanisme de contrôle. C'est ce qui transforme des déclarations individuelles en prévision collective fiable.
Le forecast n'a de valeur que s'il déclenche des actions correctives. Une prévision sans décision, c'est un reporting de plus.
L'invité : Clément Abadie
Clément Abadie est Sales Ops chez Cegid, éditeur de logiciels français présent dans quatre domaines : ressources humaines, finance, expertise comptable et retail. Reconverti depuis la géologie il y a cinq ans, il a commencé en Sales Ops chez LiveMentor avant de tenter l'aventure freelance, puis de rejoindre Cegid où il gère aujourd'hui les projets transverses d'une organisation commerciale de 500 à 650 personnes.
Retrouver Clément sur LinkedInLes idées clés de l'épisode
1. Forecast et objectif : deux notions que la plupart des équipes confondent en pratique
C'est la distinction que Clément pose d'emblée, et qui semble évidente jusqu'au moment où on réalise que beaucoup d'équipes les confondent au quotidien.
L'objectif, c'est ce que tu veux faire. Le forecast, c'est ce que tu peux faire en l'état actuel des choses. L'écart entre les deux n'est pas un problème en soi. C'est une information. Quand le forecast annonce 70% de l'objectif dès le 5 du mois, la question n'est pas de paniquer. C'est de décider : relancer des deals perdus depuis quelques mois, activer des prospects en nurturing, ajuster les dépenses marketing. Le forecast est un outil de pilotage de la performance commerciale avant d'être un outil de reporting.
2. Les trois modèles de forecast : choisir en fonction de sa réalité terrain
Clément distingue trois approches, et chacune a ses conditions d'application propres.
Le forecast automatisé pur applique un taux de conversion historique au pipeline actuel. Simple et rapide, il ne prend pas en compte la nature des deals, les cycles de vente ou la concurrence en présence. Le forecast enrichi par algo intègre des paramètres supplémentaires issus du CRM : type de contact, concurrents identifiés, phase atteinte. Il exige une donnée CRM très fiable et une homogénéité des situations difficile à garantir dès qu'on a plusieurs produits ou BU. Le forecast déclaratif repose sur l'engagement explicite des commerciaux, corrigé ensuite par les managers. Chez Cegid, les deux premiers coexistent sous la forme d'un weighted pipeline (pipeline pondéré), mais c'est le déclaratif qui fait foi au quotidien.
3. Commit et best case : le système qui rend chaque commercial garant
C'est l'idée que j'ai trouvée la plus concrète et la plus immédiatement transférable de l'épisode, quelle que soit la taille de l'organisation.
Clément demande à chaque commercial de qualifier ses deals avancés selon trois niveaux. Le commit correspond à un engagement ferme sur la signature à la date prévue, avec une probabilité de l'ordre de 90 à 95%. Le best case signifie que le deal peut passer, mais sans certitude, entre 70 et 90%. En dessous, le deal reste dans le pipeline sans engagement déclaré. L'avantage de ce système n'est pas uniquement analytique : en forçant chaque commercial à s'engager explicitement, on lui demande de réfléchir à l'état réel du deal. Pas à ce qu'il espère. À ce qu'il sait.
"Ça responsabilise les gens un petit peu et je trouve ça assez intéressant."Clément Abadie
4. L'ajustement en cascade : cinq niveaux pour un forecast groupe cohérent
Ce que Clément décrit chez Cegid illustre pourquoi le déclaratif brut ne suffit pas, et comment une organisation complexe peut tout de même produire un forecast consolidé fiable.
Une fois les engagements saisis dans Salesforce par les commerciaux, les managers reprennent la donnée dans Pigment, un outil de planification qui agrège les données CRM et permet des ajustements. Chaque manager peut modifier le statut d'un deal, ajouter une ligne d'engagement ou réduire un commit qu'il juge trop optimiste. Ce travail remonte ensuite à chaque niveau hiérarchique jusqu'au niveau groupe : cinq niveaux d'ajustement, toutes les semaines.
Ce qui rend le système robuste, c'est que chaque manager connaît ses commerciaux. Il sait lequel sur-engage systématiquement, lequel est trop prudent. Il corrige en connaissance de cause, pas en fonction d'une règle générale.
5. Les Sales Ops garants de la précision : incentivés à 98-102%
Ce point m'a surpris dans l'échange, et il me semble être l'un des moins discutés dans les organisations que j'observe.
Chez Cegid, les Sales Ops ne configurent pas seulement le système de forecast. Ils en sont les garants opérationnels. Ils participent à tous les calls de forecast de leur BU (Business Unit, unité opérationnelle). En fin de mois, lors de la dernière semaine dite sprint, ils communiquent chaque soir une mise à jour de la projection en tenant compte des deals qui glissent ou qui avancent. Leur variable est partiellement indexée sur la précision de ces annonces par rapport au résultat final. L'objectif : se situer entre 98% et 102% du réel.
Ce niveau d'exigence oblige les Sales Ops à être dans les deals, pas uniquement dans les données.
6. Le waterfall : comprendre d'où vient le delta de pipeline
Clément mentionne un projet en cours de déploiement chez Cegid, et c'est une idée que je n'avais pas entendue nommée aussi clairement auparavant dans les conversations que j'ai sur ce sujet.
Le waterfall, ou graphique en cascade, décompose l'évolution du pipeline entre deux instants. Entre une semaine et la suivante, le volume peut passer de 10 à 9 millions. Mais pourquoi exactement ? Le waterfall distingue ce qui relève de nouveaux deals créés, de deals signés et sortis du pipe, de deals glissés sur une période suivante ou de deals dont le montant a changé.
Cette granularité rend la conversation managériale précise. On ne dit plus que le pipe a baissé. On explique comment, par catégorie, et on peut agir sur chacune d'elles.
Les chiffres clés de l'épisode
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Effectif total Cegid | ~5 000 personnes |
| Personnes dans les équipes commerciales | 500 à 650 |
| Nombre de Sales Ops | 6 (dont 1 transverse) |
| Ratio commerciaux / Sales Ops | ~100 commerciaux par Ops |
| Précision cible du forecast | 98 à 102% |
| Probabilité commit | 90 à 95% |
| Probabilité best case | 70 à 90% |
| Fréquence du rituel forecast | Hebdomadaire |
Termes à connaître
Weighted pipeline
Forecast automatisé qui applique un pourcentage de probabilité à chaque deal selon son statut dans le cycle de vente, puis additionne les montants pondérés pour estimer le chiffre d'affaires attendu. C'est une première estimation utile, mais elle ne remplace pas l'engagement déclaratif des commerciaux sur les deals avancés.
Override
Action par laquelle un manager ajuste le déclaratif d'un commercial dans l'outil de forecast, à la hausse ou à la baisse, selon sa propre lecture du deal. C'est le mécanisme central du système en cascade décrit par Clément, qui permet de corriger les biais individuels à chaque niveau hiérarchique.
Waterfall
Graphique en cascade qui décompose l'évolution du volume de pipeline entre deux périodes. Il permet d'identifier précisément l'origine d'un delta : création de nouveaux deals, signing, glissement sur une période suivante ou variation de montant sur des opportunités existantes.
Ce qui fait rater un forecast commercial
Confondre objectif et forecast, et piloter sur le mauvais indicateur
Lancer un forecast automatisé sur des données CRM non fiables
Ne pas ritualiser la mise à jour du forecast de façon hebdomadaire
Laisser les champs critiques du CRM non renseignés (montant, date de closing)
Ne pas corriger les biais individuels des commerciaux via un override managérial
Produire un forecast sans déclencher d'actions correctives quand l'écart avec l'objectif est visible
Ce que j'en retiens, par Julien Maslard
Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est la façon dont Clément déplace le forecast d'un exercice de reporting vers un outil de décision. Cette distinction est simple à formuler. Elle est rarement appliquée. La plupart des équipes que j'observe produisent un forecast parce qu'on leur demande. Elles ne l'utilisent pas vraiment pour décider. Et c'est précisément là que l'instinct reprend la main, même dans des organisations qui croient piloter par les chiffres.
Le système commit et best case m'a semblé être l'idée la plus directement transférable. Pas parce qu'il est sophistiqué. Parce qu'il force une chose que peu de managers obtiennent vraiment : un engagement explicite, chiffré, daté. Pas une estimation. Un engagement. Un commercial qui commit un deal ne dit pas qu'il pense que ça va passer. Il dit qu'il s'engage à ce que ça passe. La nuance est petite. L'effet sur la discipline et sur la précision du forecast est considérable.
Ce que je retiens aussi, c'est que les Sales Ops incentivés sur la précision de leurs annonces changent fondamentalement de posture. Ils ne sont plus des agrégateurs de données. Ils sont garants d'un résultat. Cette responsabilisation mesurée me semble être l'une des façons les plus efficaces de donner du poids réel à la fonction Ops dans une organisation commerciale. Et l'une des moins répandues.
Checklist : avant de structurer votre forecast commercial
Diagnostic et modèle
Ai-je clairement distingué objectif et forecast dans ma communication interne ?
Mon CRM contient-il des données assez fiables pour calibrer un forecast automatisé ?
Ai-je défini des niveaux d'engagement clairs (commit, best case) avec leurs probabilités ?
Rituel et discipline
Mon équipe a-t-elle un rituel hebdomadaire de mise à jour du forecast ?
Mes managers peuvent-ils ajuster les déclaratifs de leurs commerciaux dans l'outil ?
Les champs critiques du CRM (montant, date de closing) sont-ils obligatoires pour l'avancement des deals ?
Pilotage et action
Mon forecast déclenche-t-il des décisions quand l'écart avec l'objectif est visible ?
Ai-je une visibilité sur les deltas de pipeline entre deux périodes ?
Mes Sales Ops participent-ils aux calls de forecast, pas seulement à la configuration ?
Les questions que j'aurais aimé poser...
Pour aller plus loin
Retrouve l'épisode complet sur Engrenages et suis Clément Abadie sur LinkedIn pour ses publications sur le forecast et les Sales Ops.
À lire sur ce site :
Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops — Sales Ops, CS Ops, RevOps — qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.