Excellence commerciale : curiosité, les 3 Pourquoi et l'art de tester son champion
Coralie De Robert · 1h47 · 10 juillet 2024 · Lecture : ~12 min
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Coralie De Robert vend de la vente à des vendeurs depuis près de dix ans. En tant que directrice commerciale chez Salesloft, un outil d'exécution commerciale leader du marché, elle parle chaque jour à des Sales Ops (responsables des opérations commerciales), des RevOps (Revenue Operations), des Head of Sales et des directeurs commerciaux. Cette position lui donne une perspective rare : observer l'excellence commerciale depuis l'intérieur, dans des dizaines de contextes différents, tout en la pratiquant elle-même.
Si vous êtes RevOps, Head of Sales ou fondateur qui se demande pourquoi les formations et les frameworks n'améliorent pas vraiment les résultats de votre équipe, cet épisode apporte une réponse directe.
Ce que tu vas retenir de cet épisode
La curiosité honnête et naturelle est la condition préalable à toute excellence commerciale. Les techniques et les frameworks ne fonctionnent qu'à cette condition.
Les 3 Pourquoi structurent tout cycle de vente : pourquoi un outil, pourquoi nous, pourquoi maintenant. Le troisième est le plus difficile et celui qui permet de vraiment contrôler un deal.
Les meilleurs commerciaux sont ceux qui savent disqualifier et qui n'ont pas peur de fermer leurs opportunités. Un pipeline propre vaut mieux qu'un pipeline plein.
Une opportunité sans Next Step acceptée dans l'agenda du prospect n'est pas une opportunité : c'est une illusion de pipeline.
L'invitée : Coralie De Robert
Coralie De Robert est directrice commerciale chez Salesloft, où elle manage une équipe couvrant l'Europe et l'Asie-Pacifique sur le segment commercial, soit les entreprises jusqu'à 750 employés. Elle a été formée chez Peakon (racheté par Workday), où elle a multiplié son salaire par dix en quatre ans et décroché quatre promotions consécutives. Son parcours démarre en journalisme et radio avant un virage vers la vente B2B (Business to Business, vente entre entreprises) qu'elle ne regrette pas.
Retrouver Coralie De Robert sur LinkedInLes idées clés de l'épisode
1. La curiosité honnête : ce que les frameworks ne peuvent jamais remplacer
Ce qui frappe d'emblée dans la façon dont Coralie ouvre le sujet, c'est qu'elle commence par une condition préalable plutôt que par une méthode. Avant les listes de questions, avant le MEDIC (un acronyme de qualification de deal : Metric, Economic Buyer, Decision Making, Impact, Competition), avant le script parfaitement rodé, il y a quelque chose de plus fondamental.
"Tu peux appliquer toutes les techniques des meilleurs vendeurs. Si tu n'as pas ce côté, cet art de la vente, ce truc humain, ça ne marchera pas en fait."
Elle illustre ce point avec l'histoire d'un commercial de son équipe passé de SDR (Sales Development Representative, chargé de la prospection et de la prise de rendez-vous) à Account Executive (AE, chargé de conduire les cycles de vente jusqu'au closing). À force de formation, il était devenu robotique : il posait les bonnes questions dans le bon ordre sans jamais s'adapter à ce que la conversation appelait vraiment. Elle lui a demandé d'oublier tout ce qu'il avait appris pour redevenir curieux. La technique se digère bien mieux après avoir commencé à pratiquer. Avant, elle empêche de jouer.
2. Les 3P comme grille de lecture de l'excellence commerciale
Pour Coralie, l'excellence commerciale se lit à travers trois piliers qu'elle nomme People (les personnes), Process et Product ou Technology. Ce n'est pas un cadre abstrait : c'est la structure dans laquelle elle pense tous ses chantiers au quotidien.
Le pilier People repose sur une distinction centrale entre le Skill (les compétences acquises et le potentiel d'en développer de nouvelles) et le Will (la motivation réelle). Elle recherche des profils qui connaissent leurs propres chiffres, qui savent articuler ce qu'ils font bien et ce qu'ils doivent encore travailler. Un commercial entre 75 et 100% de ses objectifs, curieux, impliqué, capable de se remettre en question vaut plus à ses yeux qu'un commercial à 100% dont l'engagement s'arrête au chiffre mensuel.
Le pilier Process couvre l'ensemble du funnel de vente : la définition de l'ICP (Ideal Customer Profile, profil du client idéal), les territoires commerciaux, la génération de pipeline en inbound, outbound et ce qu'elle appelle le nearbound (opportunités générées via le réseau et les partenariats), et l'Opportunity Management, c'est-à-dire la façon dont chaque deal est piloté jusqu'au closing. Voir aussi notre référentiel pilotage de la performance commerciale.
Le pilier Technology est le support concret des deux premiers. Les outils ne créent pas l'excellence : ils l'amplifient ou la révèlent. Ce pilier n'a de sens qu'une fois que les process sont posés et que les personnes ont les compétences pour les appliquer.
3. Les 3 Pourquoi : la méthode qui structure l'Opportunity Management
C'est l'idée la plus structurante de l'épisode. Coralie décrit un système de qualification en trois niveaux qu'elle utilise avec son équipe pour piloter chaque deal avec rigueur.
Pourquoi un outil. Le prospect a-t-il compris qu'il a besoin d'une solution, quelle qu'elle soit ? Si ce n'est pas le cas, son rôle est d'éduquer. Elle cite un signal d'alarme souvent ignoré : quand un commercial lui dit qu'un prospect ne regarde qu'eux, sans comparer, elle y voit un problème, pas une bonne nouvelle. Un prospect qui n'évalue pas plusieurs options n'a pas encore vraiment compris pourquoi il a besoin d'un outil.
Pourquoi nous. Une fois que le prospect sait qu'il a besoin d'une solution, il faut comprendre ses critères de décision. La question est simple : comment vas-tu choisir entre nous et les autres ? Ces critères deviennent le fil rouge de toute la suite du cycle de vente. Vendre une intégration technique à quelqu'un dont la priorité réelle est l'accompagnement, c'est se tromper de pitch, quel que soit l'outil proposé.
Pourquoi maintenant. C'est le plus difficile à établir. Pourquoi parle-t-on aujourd'hui et pas dans six mois ? La réponse permet de construire un rétro-planning avec le prospect, de créer une urgence réelle et de contrôler les prochaines étapes. Un deal qui glisse de trimestre en trimestre est presque toujours un deal sur lequel ce troisième Pourquoi n'a jamais été vraiment posé.
4. Le contrôle du deal et la discipline des Next Steps
Sur ce point, Coralie est la plus tranchée. Et c'est probablement là que la plupart des équipes ont le plus à gagner immédiatement.
Sa position est sans ambiguïté : si une opportunité est ouverte dans le CRM (Customer Relationship Management, logiciel de gestion de la relation client), elle a des Next Steps acceptées dans l'agenda du prospect. Si elle n'en a pas, elle n'aurait pas dû être ouverte. Relancer un prospect la semaine prochaine n'est pas une Next Step. Un rendez-vous de feedback de dix minutes après une présentation au comité de direction, accepté et dans l'agenda, en est une.
Elle laisse volontairement ses prospects se disqualifier sur cette base. Si un prospect refuse de bloquer dix minutes après une étape importante, elle lui dit clairement que sans engagement sur une prochaine interaction, elle considère que l'opportunité ne se fera pas et qu'elle la ferme. Ce n'est pas de la pression commerciale. C'est un test de sérieux qui maintient un pipeline lisible pour tout le monde, du Line Manager jusqu'au CRO (Chief Revenue Officer, directeur des revenus).
5. Construire et tester un champion : une question simple que personne ne pose
"Tester un champion, c'est très simple. À la fin du rendez-vous, t'arrêtes ton recording et tu dis : entre toi et moi, si tu devais acheter là tout de suite, si t'avais le budget ou que c'était gratuit, tu ferais quoi ?"
Un champion, dans un cycle de vente B2B complexe, c'est la personne en interne chez le prospect qui croit suffisamment en la solution pour la défendre en ton absence devant les décideurs. Coralie décrit le passage critique : passer de "je vends à mon champion" à "je vends avec mon champion". Ce basculement change tout. Mais il ne s'improvise pas : il se teste. Et si la réponse à cette question directe, posée hors enregistrement, n'est pas franchement enthousiaste, le champion n'est pas là.
Cela rejoint sa conviction sur la disqualification : un deal sans champion identifié et testé n'est pas un bon deal à conserver dans un pipeline actif, quelle que soit son avancement apparent.
6. Le fossé Ops-Sales : le problème de bande passante qui freine la performance
La fin de l'épisode aborde un sujet que Coralie traite depuis sa propre frustration, avec une franchise qui mérite d'être entendue. Elle décrit un outil qu'elle souhaitait déployer depuis neuf mois et qu'elle ne peut pas mettre en place faute de disponibilité côté Ops. Ce n'est pas un problème de mauvaise volonté : c'est un problème de priorités non alignées entre l'agenda commercial et l'agenda opérationnel.
Sa prescription est de toujours commencer par le macro : qu'est-ce qu'on essaie de faire en tant qu'entreprise ? De là découlent les initiatives stratégiques, puis leur répartition entre People, Process et Technology. Ce cadrage global en amont est la condition pour que Sales et Revenue Operations parlent le même langage au moment de prioriser leurs chantiers respectifs. Elle observe ce fossé chez de nombreux clients européens et le considère comme l'un des problèmes les plus critiques à résoudre pour la productivité des équipes commerciales aujourd'hui.
Les chiffres clés de l'épisode
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Progression salariale chez Peakon | X10 en 4 ans |
| Promotions obtenues chez Peakon | 4 en 4 ans |
| Taux de closing contre le concurrent principal chez Salesloft | Plus de 87% |
| Part du New Business liée à la relation personnelle | Environ 50% |
| Blocage du projet Lonscale faute de bande passante Ops | 9 mois |
| Périmètre géré chez Salesloft | Jusqu'à 750 employés, EMEA et APAC |
Termes à connaître
Nearbound
Terme poussé par la plateforme Reveal pour désigner les opportunités générées via le réseau de partenaires et de clients existants, ni purement inbound (générées par le marketing), ni purement outbound (prospection à froid). Il s'appuie sur la confiance déjà établie entre partenaires pour ouvrir des accès que la prospection classique ne permet pas.
MEDIC
Acronyme de qualification de deal utilisé dans les ventes B2B complexes. Coralie cite les composantes suivantes : Metric (l'impact chiffré pour le client), Economic Buyer (le décideur financier), Decision Making (le processus de décision), Impact et Competition (les concurrents en présence). Elle le recommande en complément des 3 Pourquoi, pas à leur place, et précise qu'il existe plusieurs variantes dont le MEDPIC.
Champion
Dans un cycle de vente B2B, la personne en interne chez le prospect qui croit suffisamment en la solution pour la défendre activement auprès des décideurs, même en l'absence du commercial. Sans champion identifié et testé, un deal reste structurellement fragile, quel que soit son niveau d'avancement apparent.
Ce qui fait rater l'excellence commerciale
Former des commerciaux à des frameworks sans développer leur curiosité naturelle au contact réel des prospects
Laisser des opportunités ouvertes sans Next Step acceptée dans l'agenda du prospect
Ne pas poser les critères de décision du prospect avant de construire son pitch
Traiter le 'pourquoi maintenant' comme une formalité plutôt que comme un levier de contrôle du deal
Ouvrir un deal sans identifier ni tester un champion en interne
Ce que j'en retiens, par Julien Maslard
Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est la façon dont Coralie renverse l'ordre dans lequel la plupart des organisations abordent l'amélioration commerciale. On commence presque toujours par les outils, les formations, les scripts. Elle commence par la curiosité. Et elle a raison. La plupart des équipes commerciales que j'observe pilotent avec des méthodes solides appliquées mécaniquement, sans jamais vraiment s'intéresser à la personne en face. Le résultat, c'est de la vente robotique qui produit des conversations médiocres et des deals qui n'avancent pas.
Les 3 Pourquoi m'ont semblé être l'idée la plus directement transférable de l'épisode. Pas parce qu'elle est nouvelle, mais parce que le troisième Pourquoi, celui du "maintenant", est presque universellement sous-traité. Les équipes savent expliquer leur valeur. Elles savent rarement créer une urgence réelle ancrée dans le contexte précis du prospect. Et c'est là que les deals glissent de trimestre en trimestre sans que personne ne comprenne vraiment pourquoi.
L'idée du champion testé m'a aussi marqué, précisément parce que le mot "testé" change tout. Un commercial peut croire avoir un champion parce que son contact est enthousiaste en réunion. Poser la question directe hors enregistrement, c'est choisir de savoir plutôt que de supposer. C'est le type de discipline difficile à mettre en place parce qu'elle oblige à regarder la réalité en face. Et c'est exactement pour cette raison que peu d'équipes le font vraiment.
Checklist : avant de piloter votre cycle de vente
Qualification et curiosité
Ai-je posé les critères de décision de mon prospect avant de pitcher mes fonctionnalités ?
Est-ce que j'ai établi le 'pourquoi maintenant' avec un rétro-planning concret ?
Ai-je testé mon champion avec une question directe hors enregistrement ?
Contrôle du pipeline
Chaque opportunité ouverte a-t-elle une Next Step acceptée dans l'agenda du prospect ?
Ai-je identifié les deals sans Next Step pour décider de les fermer ou de les relancer ?
Mon pipeline reflète-t-il ce que je peux vraiment closer, ou ce que j'espère closer ?
Alignement Ops et Sales
Les priorités Ops et Sales sont-elles calées sur les mêmes objectifs stratégiques ?
Les projets Ops en attente sont-ils connus et priorisés avec les équipes commerciales concernées ?
Mon ICP a-t-il été défini avec Marketing et Ops, pas seulement avec l'équipe Sales ?
Les questions supplémentaires que j'aurais pu poser...
Pour aller plus loin
Retrouvez l'épisode complet sur Engrenages et suivez Coralie De Robert sur LinkedIn.
Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops — Sales Ops, CS Ops, RevOps — qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.