Performance commerciale : activité, productivité et commissionnement
Charles Tenot · ~12 min · 4 avril 2025
Écouter l'épisodePourquoi j'ai choisi ce sujet
Charles Tenot a fait grossir l'équipe commerciale de Skello de 15 à près de 100 personnes en un an. Pas en optimisant des taux de conversion dans un CRM. En remettant l'activité commerciale au centre.
C'est cette conviction que j'ai voulu explorer avec lui. Parce que dans la plupart des organisations que j'observe, l'énergie va dans le sens inverse : des outils mieux configurés, des séquences plus automatisées, des scripts plus travaillés. Et pourtant, les résultats ne suivent pas. Si tu es RevOps, Head of Sales ou fondateur qui se demande pourquoi sa machine commerciale tourne en dessous de son potentiel, cet épisode est directement pour toi.
Ce que tu vas retenir de cet épisode
L'automatisation et les outils représentent au mieux 5 à 10% de ta performance commerciale. Ce qui fait la différence, c'est le niveau d'activité et la culture commerciale.
Mesurer la productivité d'une équipe de vente sans pondérer les ETP par leur phase de ramp-up revient à comparer des pommes et des oranges, et conduit à de mauvaises décisions de recrutement.
Le cercle vicieux du pipeline est toujours le même : pas de pipe, donc attachement aux mauvais deals, donc dépendance à chaque opportunité, donc encore moins de pipe.
Un commissionnement commercial efficace tient en trois étapes : objectif et rémunération cible, matrice de priorités stratégiques, accélérateur et décélérateur.
L'invité : Charles Tenot
Charles Tenot est CEO de Lemlist, une suite d'outils de croissance bootstrapée et rentable à près de 25 millions de revenus pour 80 personnes. Avant Lemlist, il a été CRO (Chief Revenue Officer, directeur des revenus) de Skello, où il a piloté la croissance de l'équipe commerciale de 15 à près de 100 sales en un an. Il est passé par Botify comme CFO (Chief Financial Officer) puis responsable Ops, par Spendesk comme consultant en coaching sales, et par AssoConnect comme responsable de l'expansion US et de la structuration data.
Retrouver Charles sur LinkedInLes idées clés de l'épisode
1. L'activité commerciale est le premier levier de performance, avant les outils
C'est le recadrage qui structure tout l'épisode, et que Charles formule avec une précision que j'aurais aimé entendre bien plus tôt.
Pour lui, l'automatisation, le CRM mieux configuré, les scripts affinés représentent au mieux 5 à 10% de la performance commerciale. Ce que la plupart des équipes négligent parce que c'est plus difficile à construire, c'est le volume d'activité brut et la culture commerciale. Sur une vente transactionnelle, le funnel de Skello était clair : environ 1 000 appels pour 35 opportunités créées, et 35 opportunités pour 10 clients signés par mois. Ce n'est pas un taux de conversion exceptionnel qui explique ce résultat. C'est le volume maintenu de façon disciplinée, mois après mois.
"Ce qui fait la différence, principalement, le pilier de ta performance, c'est le niveau d'activité et la culture commerciale."Charles Tenot
L'erreur qu'il observe le plus souvent : des équipes qui travaillent la conversion avant d'avoir le volume d'activité nécessaire pour que l'amélioration soit statistiquement significative. Améliorer un taux de qualification de 40% à 60% entre deux étapes du cycle de vente représente une hausse de 50% sur ce taux précis, mais l'impact sur l'ensemble du funnel reste marginal comparé à ce que produirait un doublement du volume d'appels.
2. Mesurer la productivité commerciale réelle avec l'ETP pondéré et le ramp-up
Ce n'est pas le sujet le plus spectaculaire de l'épisode. C'est pourtant l'un des plus utiles, notamment pour éviter des erreurs de projection de recrutement coûteuses.
L'idée est simple. Un sales qui arrive en juin ne produit pas à 100% de sa capacité dès le premier mois. Il faut le temps de construire son pipeline, d'apprendre le produit, de traverser une saisonnalité parfois défavorable. Charles propose de modéliser ce ramp-up commercial sous forme de pourcentage d'ETP (équivalent temps plein) : 0% le premier mois, puis 25%, 50%, 75%, avant d'atteindre 100% au quatrième ou cinquième mois selon la complexité de la vente.
On somme ensuite les ETP pondérés de toute l'équipe, puis on divise le chiffre d'affaires généré par ce total. C'est ce qu'il appelle l'ARR per Fully Ramp-Up Sales — sa métrique numéro un chez Skello. Elle permet de comparer la productivité commerciale dans le temps sans se laisser piéger par les effets de cohorte ou les phases d'intégration qui gonflent artificiellement les effectifs sans produire de revenus proportionnels.
3. Le cercle vertueux du pipeline : générer pour ne pas subir
Charles décrit une mécanique comportementale que j'ai reconnue immédiatement, et qui est pourtant rarement nommée aussi clairement dans les équipes sales.
Quand un commercial a beaucoup de pipeline, il peut se concentrer sur les deals les plus qualifiés. Il travaille avec moins d'urgence, donne moins l'impression d'avoir besoin de conclure, et devient plus attractif aux yeux de ses prospects. Moins il est perçu comme dépendant d'un deal, plus il signe.
À l'inverse, sans pipeline, il s'attache aux mauvaises opportunités, dégrade ses taux de conversion et génère encore moins d'activité. Le problème classique qu'il identifie : les sales qui se concentrent sur le closing négligent la génération de nouveaux contacts, signent un bon mois, puis se retrouvent à vide le suivant. Maintenir la génération de pipeline même en période de closing actif, c'est là que réside la discipline qui sépare les forces de vente exceptionnelles des forces de vente correctes.
4. Commissionnement commercial : bâtir un système simple et lisible
Charles a une conviction ferme sur ce sujet : un plan de commissionnement commercial qui ne s'explique pas en cinq minutes est un mauvais plan.
Étape 1 — Définir l'objectif et la rémunération cible. Il préconise un split 50/50 entre fixe et variable, soit un doublement du package si l'objectif est atteint à 100%. Le taux de commission de base se calcule en divisant le variable cible par l'objectif annuel de vente.
Étape 2 — Construire une matrice de priorités stratégiques. Un deal n'a pas la même valeur selon sa durée et ses conditions de paiement. Charles donne l'exemple d'une matrice à trois colonnes (paiement mensuel, trimestriel, annuel) et trois lignes (contrat 1, 2 ou 3 ans). Le taux de base est modulé à la hausse ou à la baisse selon la case dans laquelle tombe chaque deal.
Étape 3 — Appliquer un accélérateur et un décélérateur. Sa recommandation : en dessous de 70% d'atteinte de l'objectif, la commission est réduite de 30%. Entre 70 et 90%, moins 15%. Entre 90 et 110%, pas de modification. Entre 110 et 130%, plus 15%. Au-delà de 130%, plus 30%. Il déconseille explicitement les seuils qui amènent un sales à toucher zéro commission en dessous d'un palier — une mécanique qu'il juge punitive et contre-productive.
5. Améliorer la performance des sales par la pratique, pas par la théorie
C'est l'idée qu'on peut considérer comme la plus contre-intuitive de l'épisode, et la plus difficile à appliquer dans les contextes si on n'a jamais appris la vente.
"Je pense qu'il y a un truc qui est beaucoup sous-estimé dans ce que tu dis, c'est au-delà de la méthode, c'est comment ta méthode te permet de former les gens."Charles Tenot
Pour Charles, la formation théorique avant l'exposition à de vraies situations est largement surestimée. Il préconise de mettre les sales en situation très vite, dès la deuxième semaine si possible, quitte à leur confier d'abord des leads inbound de qualité plus faible, pour lesquels l'enjeu de conversion est moindre. Ce que les méthodes de formation n'apprennent pas, c'est la capacité à gérer une objection inattendue, à improviser dans un silence, à rester pertinent quand le prospect sort du cadre. Ces compétences ne s'acquièrent que dans l'échange réel. La théorie, selon lui, se digère bien mieux après avoir commencé à pratiquer qu'avant.
6. Ce que les OPS apportent vraiment aux organisations commerciales
La fin de l'épisode aborde un sujet que Charles porte avec une conviction construite dans la durée plutôt qu'affirmée pour convaincre.
Pour lui, un bon profil Ops n'est pas d'abord quelqu'un qui maîtrise des outils. C'est quelqu'un capable de simplifier ce qui est complexe, de comprendre les comportements réels des équipes, et de concevoir des systèmes qui durent. La qualité qu'il place en premier : la capacité d'abstraction, c'est-à-dire transformer des processus opérationnels en architectures claires sans déformer la réalité du terrain.
Il cite une phrase d'un ancien supérieur qui résume sa vision du positionnement Ops : "la valeur est aux interfaces." C'est là où les équipes se renvoient la balle, là où les frictions s'accumulent sans que personne ne s'en sente responsable, et c'est précisément là où un Ops a le plus d'impact.
Les chiffres clés de l'épisode
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Revenus Botify à l'arrivée de Charles | 3-4 M d'ARR |
| Revenus Botify au départ de Charles | 20-25 M d'ARR |
| Part du CA US chez Botify (arrivée / départ) | 5% / 80% |
| Croissance de l'équipe sales chez Skello | 15-20 → ~100 en 1 an |
| Funnel Skello : appels pour 10 clients signés | ~1 000 appels |
| Opportunités ouvertes pour 10 clients signés | ~35 opportunités |
| Revenus Lemlist | ~25 M (bootstrapped) |
| Règle de productivité sales | X4 à X5 du coût chargé |
Termes à connaître
CPQ (Configure, Price, Quote)
Outil intégré au CRM qui permet de configurer des produits, définir des politiques tarifaires et générer des devis directement depuis la plateforme. C'est le premier projet qui a amené Charles à entrer dans le CRM et la stratégie commerciale chez Botify.
ETP (Équivalent Temps Plein)
Mesure standardisée de la capacité de travail d'un salarié à temps complet. Dans le contexte commercial, un ETP pondéré par le ramp-up permet de calculer la productivité réelle d'une équipe en tenant compte des phases d'intégration des nouvelles recrues.
CAC Payback
Délai de récupération du coût d'acquisition client. Il se calcule en divisant les dépenses sales et marketing par les revenus mensuels générés par les nouveaux clients. Un CAC Payback inférieur à un an est généralement considéré comme sain dans le SaaS (Software as a Service).
Ce qui fait rater la performance d'une équipe commerciale
Optimiser la conversion avant d'avoir le volume d'activité nécessaire pour que les données soient significatives
Recruter des sales supplémentaires sans corriger un déficit d'activité existant
Bâtir un plan de commissionnement commercial avec des seuils à zéro en dessous d'un palier
Former les sales uniquement en théorie avant de les exposer à de vraies situations
Construire du pipeline en sprint, puis tout arrêter en phase de closing
Multiplier les outils sans résoudre le problème humain de l'adoption
Ce que j'en retiens — par Julien Maslard
Ce qui m'a le plus frappé dans cet échange, c'est la façon dont Charles renverse une croyance que je vois opérer dans beaucoup d'organisations : l'idée que les outils, les processus et l'enablement sont des leviers de performance commerciale. Ils ne le sont pas vraiment. Ils sont des leviers d'optimisation, ce qui est différent. Et optimiser quelque chose qui n'est pas encore en volume, c'est souvent une façon élégante de ne pas faire le travail difficile.
Le sujet du commissionnement commercial m'a semblé particulièrement utile à entendre formulé aussi simplement. J'ai vu des plans qui nécessitaient un tableau Excel à douze colonnes pour être calculés. La plupart des sales ne les comprennent pas vraiment et un plan incompris ne motive personne. La logique de Charles tient en cinq minutes de conversation. C'est son critère. Je pense que c'est le bon.
Ce que je retiens surtout, c'est l'idée du cercle vertueux. La plupart des équipes que j'observe sont dans le cercle vicieux sans le savoir : elles s'épuisent sur les deals présents parce qu'elles n'ont pas le pipeline pour se permettre de les laisser partir. Sortir de ce cercle n'est pas une question de méthode. C'est une question de discipline sur la génération d'activité, même quand les deals actifs donnent l'illusion que tout va bien. C'est précisément là que l'instinct reprend la main sur les chiffres — et c'est précisément là que ça coûte le plus cher.
Checklist : avant de piloter la performance de votre équipe commerciale
Mesure et diagnostic
Ai-je calculé la productivité commerciale en ARR par ETP pondéré sur les 6 derniers mois ?
Ai-je identifié à quel stade du funnel mes pertes de conversion sont les plus importantes ?
Est-ce que je pilote le niveau d'activité aussi précisément que les revenus ?
Commissionnement et organisation
Mon plan de commissionnement commercial s'explique-t-il en moins de cinq minutes ?
Les objectifs sont-ils accompagnés d'un accélérateur et d'un décélérateur explicites ?
Mes nouvelles recrues sont-elles mises en situation réelle dès la deuxième semaine ?
Pipeline et animation commerciale
Mes sales maintiennent-ils leur activité de prospection même en phase de closing actif ?
Ai-je un indicateur sur la santé du pipeline au-delà du volume de deals ouverts ?
L'animation de l'équipe de vente est-elle renouvelée régulièrement pour éviter la routine ?
Les questions que j'aurais aimé poser...
Pour aller plus loin
Retrouve l'épisode complet sur Engrenages et suis Charles Tenot sur LinkedIn pour ses publications régulières sur la vente et la croissance.
À lire sur ce site :
Engrenages ⚙️ est le podcast de Julien Maslard consacré aux équipes Ops — Sales Ops, CS Ops, RevOps — qui font tourner la machine commerciale des startups et scale-ups françaises.